La revue littéraire et artistique

Fuocoammare, par-delà Lampedusa

Fuocoammare — « il y a le feu à la mer », chanson populaire sicilienne  — documentaire de Gianfranco Roside, représentera l’Italie lors de la prochaine cérémonie des Oscars. Le réalisateur  consacre ce film à l’île de Lampedusa où débarquent par milliers les migrants après leur traversée moribonde.

Les visages du bonheur sont illuminés et similaires.

Par contre.

Ceux du malheur ont mille tournures.

Regarde les déformation du visage, leurs rides d’expression,  regarde leurs mains maigres qui tremblent de peur et de froid, plonge tes yeux dans leurs yeux hébétés, vides et perdus. Que regardent-il  ?  Le large, la rage… pas de cris, très peu. Pas de phrases, car le malheur crée la hachure, l’indicible.

Toutes les grandes douleurs sont muettes ;  ou alors surgit un cri unique, le dernier hurlement moribond. Le cri de Munch.

Que font tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?  Somaliens, Syriens, Afghans, Ivoiriens, Nigériens, Soudanais voguent, tout petits dans l’arche de Noé. Ils voguent vers où ? Les limbes ? Pourquoi, pour qui, pour où ?

On a pris de haut le monde. On a dit « regardez leurs bidonvilles ! Oh regardez ces Indiens qui pullulent, regardez ces pauvres malheureux  qui crèvent de faim ! »  On a déjà vu mille douleurs, mille génocides, mille guerres. On a crû que le malheur, c’était les autres. Le malheur c’est nous.

Pauvres aveugles, la pauvreté est partout, elle est à ta porte.

L’angoisse sera aussi chez toi.

Tous les jours, par centaines, ils chavirent au large de Lampedusa, ils crient dans le silence et que faire ?

Samuel, 12 ans, fils de pécheur, rêve de devenir marin, il est un enfant solitaire qui observe les oiseaux  et fabrique des frondes. Il porte un bandeau à l’oeil droit pour que le gauche devenu « paresseux » — presque aveugle —  récupère ses facultés. La métaphore est efficace : Samuel ne voit pas bien autour de lui, tout comme les réfugiés ne voient pas vraiment où ils vont, abrutis par les nuits en fond de cale, la faim, la galle.

La madre dolorosa se signe et embrasse la photo de l’époux défunt. le migrant se noie. La mama siciliana prépare la pasta al polpo, l’enfant boit son urine pour survivre dans la cale.

Qui est le coupable personne, tout le monde. Je ne sais plus.

L’enfant converse avec son médecin de famille avec une maturité inattendue et touchante :

« J’ai une douleur dans la poitrine, je respire mal, ce ne serait pas un début d’anxiété, ça ? »

Le médecin retrouve tous les jours les cadavres de ceux qui sont morts asphyxiés en fond de cale, il n’en peut plus de vérifier qu’ils ont la  galle, de voir des femmes enceintes en état avancé de dénutrition, des femmes violées…  Et puis le plus absurde c’est l’entourage qui se figure qu’on finit par s’y habituer au malheur :

« Les gens me disent, tu fais ça depuis longtemps. Tu es habitué. En fait, on ne s’habitue pas, jamais. Trop de morts, femmes, enfants… ».

Heureusement qu’on ne s’y habitue pas.

Gianfranco Roside a eu l’intelligence de montrer avec  pudeur  et respect la douleur des migrants ; l’impuissance des autorités siciliennes. Ce film évite l’écueil du pathos larmoyant qui aurait été un peu facile pour aborder ce type de sujet.

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