La revue littéraire et artistique

Les Damnés à la Comédie-Française

« Les Damnés », d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco, Enrico Medioli (1969). Mise en scène d’Ivo van Hove.

24 septembre 2016 > 13 janvier 2017

Avec Sylvia Bergé, Eric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline, d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez, Sébastien Baulain, Marina Cappe, Amaranta Kun…

Allemagne, 1933.

La riche famille Von Essenbeck, inspirée de la famille Krupp, est propriétaire de grandes aciéries dans la Ruhr, et se réunit pour l’anniversaire du patriarche le baron Joachim. Les antagonismes s’accentuent entre Herberth Thallman, neveu de Joachim, directeur adjoint des usines qui s’oppose au national-socialisme, et Konstantin Von Essenbeck, second fils du baron, membre des SA. Joachim veut se rapprocher des nazis par intérêt et l’incendie criminel du Reichstag à Berlin le soir même le conforte dans son idée. Friedrich Bruckman et sa maîtresse Sophie von Essenbeck, proches des SS à la puissance croissante, fomentent un complot digne de Macbeth pour s’emparer des usines. Friedrich assassine le vieux Joachim dans la nuit et fait porter l’accusation sur Herbert. Martin, fils de Sophie, hérite de la présidence de la société mais la confie à Friedrich. Damnés, les membres de la famille se détruisent les uns après les autres, ils sombrent dans une violence crue, un érotisme macabre et la lutte pour le pouvoir les conduit à la folie.

Pas de confiance, pas d’amour, juste le pouvoir et ce qui compte ce ne sont pas les moyens mais les fins. Tous sont bourreaux et victimes conjointement. Nazis par conviction ? Rares. Deux jeunes gens apolitiques, Martin et son cousin Günther, deviennent nazis pour des raisons individuelles, la haine les motive : Günther est animé par la vengeance à l’endroit de l’assassin de son père et Martin haït sa mère. Instrumentalisation par l’idéologie. Martin est un pauvre innocent pervers  — mais un innocent au sens chrétien du terme — que l’on manipule ; mais à la fin c’est lui qui tire les fils des marionnettes.

Le Mal à l’état pur. La mise en scène est baroque. La scène est occupée par des espaces dans les espaces, mise en abîme. Beaucoup d’objets, beaucoup de métaphores. Des tombes, pour les rituels de morts, des lits pour les rituels incestueux, des miroirs pour les rituels de transformation.

Tout le monde regarde tout le monde. Perversité. Voyeurisme et exhibitionnisme.

L’immense sol qui a été placé ressemble à du feu, ou évoque la sidérurgie des usines. Un huis-clos shakespearien (Macbeth) et pervers (Lucrèce Borgia). Accrochez-vous. Scènes de sexe violentes, inceste, sacrifices, humiliation, meutres… Mise en scène flamboyante et sur-violente, personnages qui jouent sur scène en direct ET qui sont simultanément filmés de dos ou selon d’autres angles, projection sur écran de ces personnages qui donne l’impression de folie, miroirs qui démultiplient, projection de scènes d’archives (incendie du Reichstag, autodafés, camps de concentration de Dachau).
On a deux représentations en une : sur scène, les moments intimes des personnages — qui se déchirent, luttent pour le pouvoir, se corrompent — et sur écran, des passages mettant en scène de grands groupes comme celui de SA qui passent l’après-midi sur un lac ou d’autres dignitaires SS. A ces images peuvent être superposées celles des personnages principaux qui se disputent, tous ces jeux de contrastes tourbillonnent.

La musique a un rôle primordial, tant pour conférer une atmosphère, que pour délivrer un message politique. De la musique baroque avec les trois grands maîtres allemand Shütz, Buxtehude et Bach accompagne les rituels de morts ou de sexe —Shütz a vécu durant la Guerre de trente ans, période la plus violente de l’Histoire avant la Seconde guerre mondiale. Richard Strauss a été assez ambivalent et trouble quant au régime nazi, un de ses solos est utilisé au premier acte quand Günther monologue. Musique adoubée par le parti : celle de Beethoven et de Wagner, musique de dégénéré, et metal industriel avec Rammstein cohabitent.

Et un long silence qui maintient le public en attente et en pieuse stupéfaction.

Une mise en scène grandiose, délirante.

« Bin in einen Mann verliebt
Und Weiss nicht in welchen. »

(J’ai de l’amour pour un homme
Sans savoir pour qui)

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