La revue littéraire et artistique

« Désamour », une série de photographies en N&B par Stéphane Merveille

Quelques clichés saisis çà et là, oniriques, sombres, noirs et blancs, figés pour toujours et flous. Je crois qu’il y a plus de difficulté à rendre vivante une oeuvre sans couleur. Le noir et blanc m’impacte toujours plus que la couleur, c’est comme si, avec moins de vocabulaire, un auteur gageait d’écrire un chef-d’oeuvre, une disparition.  Mais quelle disparition ? Celle de soi-même ? Celle de l’autre qu’on n’aime plus ? Paysages sans apparition humaine, l’humain n’en est pas moins omniprésent. Pris depuis une voiture en mouvement, les clichés au vif sont autant de regards singuliers (solitaires) sur un monde incompréhensible — se reconstruisant à l’infini.

La mise en abîme opère de la façon suivante : nous regardons le paysage en forêt, le photographe observe le paysage depuis sa voiture, nous regardons le photographe regarder, et le photographe observe son propre cliché. Et lorsque les images sont diffusées à l’envi sur internet et reproduites — à l’ère de la reproductibilité technique chère à Walter Benjamin — le phénomène s’accélère à l’infini : on regarde un photographe qui regarde un paysage que l’on regarde et qu’on l’on voit être regardé.  Même hors cadre, la présence humaine est tangible.

A la fois, figée et mouvante, cette série de photographies n’est pas sans me rappeler les lavis chinois et japonais, ces œuvres obtenues à l’aide d’aquarelle ou d’encre de Chine diluée pour obtenir différentes intensités de couleurs monochromatiques.

J’observe ces arbres dont l’étau m’enserre — oui, m’enserre : la photographie me happe — je ne sais pas si je suis prise dans un mirage ou la réalité, un rêve étrange ou un souvenir. Mes rêves sont souvent dépourvus de couleurs…

Est-ce la réalité qui se délite, le monde qui vole en éclat ? C’est là que l’art se fait Art : quand il ne se contente pas d’être une pâle copie de la réalité, mais quand il la transfigure. En ce sens, la photographie n’a rien d’une transposition du réel, c’est un voyage.

Ce n’est pas l’artiste qui imite la nature, mais la nature qui se fait artistique. Ou en tout cas, c’est le photographe qui perçoit ce qu’il y a d’artistique dans le réel. Stéphane Merveille porte un regard de dilettante sur le monde — son monde, il traverse les lieux, ou sont-ce les lieux qui le traversent, simplement, sans but précis ? Il donne, plutôt qu’il consomme, il n’attend rien et juste, observe et communique dans un langage universel.

La belle série « Désamour » de Stéphane Merveille, est un éloge de l’ombre, où noir et blanc, lumière et contrastes de tons, ouvrent aux esthètes un chemin vers les possibles. L’auteur défend une esthétique de la pénombre, teintée de mélancolie et de solitude, toute lumière semble absorbée, alors que l’amour, trop lumineux, donc trompeur, a perdu toutes ses couleurs.

Les photos de cette série ont servi à l’artwork du disque vinyle et du cd de Matthieu Malon, son quatrième album sorti en novembre dernier à écouter ici :

https://matthieumalon.bandcamp.com/album/d-samour

Pour l’anecdote, Matthieu a vu les photos avant de commencer le disque et connaissait donc la pochette au moment de l’écriture du disque, ce qui est assez inhabituel comme démarche !

 

 

 

(c) Photographies Stéphane Merveille

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