La revue littéraire et artistique

Juliana les regarde, Evelio Rosero, à paraitre le 12 avril chez Métailié

Mais qui est cet immense écrivain colombien, Evelio Rosero ? Un magicien apparemment.

Je ne veux pas chercher à savoir d’où il vient, ce qu’il a écrit, déjà. Je veux prolonger le rêve.

Je viens de lire la nouvelle traduction française de son tout premier roman : Juliana los mira (paru initialement en 1986). Nouvelle traduction brillante de l’espagnol (Colombie) vers le français, par François Gaudry.

En quelques mots, voici Juliana, dix ans, fille d’un ministre colombien et d’une mère de famille alcoolique et décadente. Je ne sais pas si on peut dire qu’Evelio Rosero a une « écriture colombienne ». Je ne crois pas connaitre la littérature colombienne suffisamment pour en juger, et peu importe. D’ailleurs, cette histoire aurait pu se passer n’importe où au sein d’une famille qui meurt d’un ennui doré. Si ce n’étaient quelques apparitions du président de la Colombie, la mention d’un costume de narcotrafiquant porté par Camila, l’amie de Juliana et les menaces récurrentes d’enlèvements — banals en Colombie dans les années 1980 — cette histoire aurait pu se passer n’importe où.

Revenons à la petite Juliana, qui fête son anniversaire.

Elle rencontre Camila, une jeune fille riche, enfant de l’amie de sa mère, à peine plus âgée qu’elle, mais qui semble avoir tout vu, tout fait : « capable de boire des vodkas, de s’envoler ». Ensemble, elles découvrent les jeux de l’amour, et de la peur, la sexualité précoce et morbide, la terreur qu’elle engendre.

Mais qui est Camila ? La part d’ombre de Juliana ? Qui est Juliana ? Une petite fille riche ? Un garçon manqué, comme le lui répète sa mère ? Qui est l’ami de Camila avec qui elle a découvert des jeux érotiques à Mexico ? On ne sait pas ce qui est mirage ou réalité. Les sons, les couleurs, les bruits se mélangent dans un tourbillon anxiogène et chatoyant jusqu’à mener à la souffrance.

Rosero est un immense écrivain.

Ce qui est remarquable dans son écriture, c’est qu’elle n’assiste jamais le lecteur. A lui de lire entre les lignes. Rosero ne nous dit pas que penser : « c’est mal, c’est bien », il ne s’embarrasse pas de morale.
Sa prose est sonnante et poétique, les mots sont répétés identiques, ou déclinés, à l’envi. Le flux de parole est ininterrompu, comme un monologue débité d’une traite, sans presque de pause. Comme des refrains incessants. Tant et si bien, qu’on ne sait ce qui est vrai ou fantasmé, vu ou imaginé.

Et finalement, quelle importance ?

La narratrice observe les autres et s’observe les regarder. C’est terrifiant. Ce qu’elle voit est halluciné. Elle ne semble pas exister pour les adultes, pas vraiment, elle les dérange. Elle n’est que spectatrice, étrangère à son propre corps.

Disons, que deux petites filles s’enferment dans une chambre, imitent les adultes et réinventent le monde en découvrant leurs corps.

Très vite, en lisant le texte, j’ai pensé à LAmant de Marguerite Duras : une jeune fille qui raconte son histoire, l’érotisme, la peur de perdre l’autre et le rapport au corps : ne plus savoir si l’on investit son propre corps ou si l’on est l’autre. L’amour et la cruauté, la fièvre, le temps figé et beau, l’eau.

Tout est suggéré, par les mots simples d’une petite fille. Comme chez Duras, l’amour se fait dans la douleur. Quand les corps s’unissent, ils ne s’apportent aucun réconfort, mais plutôt une immense prise de conscience du vide incommensurable entre les êtres. Personne ne se comprend, c’est un dialogue vain.

Il y aurait beaucoup à dire sur le texte de Roserio. Du point de vue du style : très sonnant, déconstruit, oral ; des thèmes : le genre, la sexualité, l’amour, la haine, le suicide… mais l’on risquerait de gâcher le texte à trop vouloir le psychanalyser, le disséquer.

Ce qu’il faut retenir, c’est la beauté terrible des mots, j’ai eu envie de tomber, je me suis fait happer par les lignes que j’ai lues d’une traite. Tout est halluciné, délirant, juste et triste.
Les adultes, seuls, malheureux et lubriques n’offrent aucun secours aux enfants, livrés à eux-mêmes, brinquebalés de ci, de là, par leurs domestiques. Les adultes se brisent, et se déchirent de l’intérieur. L’enfant impuissante, assiste à la chute de sa mère, au temps qui se fige et aux coeurs qui se fendent.

Juliana observe impuissante ce manège morbide de la haute société colombienne. On devine la prise de cocaïne et d’amphétamines, l’alcool et le cannabis. Rien n’est dit explicitement, c’est cela la force. C’est indicible, c’est tabou. On regarde par la serrure. Voyeurisme et exhibitionnisme : tout le monde est tour à tour victime et agresseur, passif-agressif, mais toujours abhorré.

Juliana les regarde.

Tout est sexualisé, c’est extrêmement dérangeant : les femmes ivres qui se roulent dans l’herbe et dont on découvre qu’elles n’ont pas de culotte, le curé qui confesse Camila et semble avide de découvrir comment elle se tripote sous le lit, le président de la République qui étouffe sous ses bras les petites en les embrassant, Esteban le chauffeur et l’amant de la mère de Juliana qui observe la petite quand elle met son pyjama, l’odeur « des putes » qui recouvre le père …

Enfin, l’eau est partout, à la piscine, dans les yeux fluos des canards, pupilles liquides et pitoyables, dans l’aquarium à l’eau imaginaire de Camila, dans son lit qui se fait comme une mer, dans les yeux mouillés de larmes de Juliana qui meurt d’amour…
On se noie, on s’étouffe, on menace de sombrer.

Conte macabre, périple à l’intérieur d’une conscience délirante, Rosero fait surgir intensément un monde oublié. C’est un texte brillant et une grande découverte pour moi.

Esteban coince maman près du miroir, une chauve-souris noire, elle son cou une veine, les bras en T, droite, sa jambe fait comme un triangle pour qu’il soit dedans, je comprends, pour qu’il puisse pas s’échapper, je comprends, pour qu’il ne s’envole pas d’ailleurs, pour que lui seul vole en elle, je comprends qu’il l’envole éternellement, maman est une cage, tous les deux éclatent, se démolissent, il la tue en dedans et elle aussi encore plus dedans, ils se tuent, tue-moi Esteban, tue-moi maintenant, mais moi je ne suis pas morte, maman si, elle a les yeux du canard mourant, Esteban lui mord les seins et c’est moi qui sent la douleur des morsures, il lui parle à l’oreille et j’écoute, il lui lèche et lui relèche la poitrine et moi je le sens, touche-les Camila, ils sont durs, ils sont froids, il suce, il mange, il avale, les peaux les plus secrètes s’ouvrent sous ses dents, on crie tous les trois dans le miroir, maman, moi, lui, un froid descend de ma nuque sur mon dos, à l’intérieur de moi et se transforme en goutte et c’est papa qui me serre, qui me lève et me descend, et j’ai une peur de mille ans, la goutte sort, là, papa est le monstre caché, mais je ne pleure plus en pensant à toi, papa, même si je vois dans le miroir que maman se moque, tordue, retordue, et je me vois aussi dans le miroir en train de les regarder eux et moi-même, c’est mes yeux, Camila, mes yeux qui les regardent, maman comme si elle voulait l’avaler tout entier […]

Juliana les regarde, Evelio Rosero (traduit par François Gaudry).

Un roman à paraître le 12 avril 2018 chez Métailié.

3 réponses à “Juliana les regarde, Evelio Rosero, à paraitre le 12 avril chez Métailié”

  1. Elisabeth

    Ca donne vraiment envie ! Je passe commande chez mon libraire préféré… vivement le 12 ! Merci Caroline. A bientôt. Elisabeth

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