La revue littéraire et artistique

Power Play, Mike Nicol

Je viens de lire le nouveau roman noir de Mike Nicol, Power Play, tout juste paru au Seuil.

L’intrigue se déroule au Cap, ville de gangsters sud-africaine où règnent violence et loi du Talion. Né en 1951, Mike Nicol vit dans cette métropole. Journaliste, éditeur et auteur anglophone de romans non policiers d’abord, il se consacre au polar hard-boiled et engagé politiquement. Il est l’auteur d’une biographie de Nelson Mandela.

Chez Nicol la fiction n’est pas loin de la réalité.

Revenons donc à mon polar.

Si vous avez en tête de passer des vacances idylliques au Cap, sur la côte sud-ouest de l’Afrique du Sud, dans un hôtel avec vue sur l’imposante montagne de la Table, vous pouvez remballer ! Tout est noir de chez noir chez Nicol.

Deux gangs rivaux  — les Pretty Boyz dirigés par le patriarche Titus Anders, et les Mongols, tenus d’une main de fer par la sulfureuse et terrible Tamora Gool  — se livrent une guerre sanglante. Chacun veut s’approprier le marché de la drogue, et des ormeaux, ces coquillages si lucratifs que convoitent tour à tour mafia sud-africaine et pseudos hommes d’affaires chinois vénaux et sans moral.

C’est d’abord l’un des jeunes fils de Titus, qu’on retrouve mort sous l’eau et à moitié dévoré par les requins. Un coup de Miss Gool.

La vengeance ne saurait tarder.

C’est ensuite le fils unique de Tamora qui est découpé comme un cochon dans un abattoir par les proches de Titus.

La vendetta peut commencer.

Les membres des deux clans s’affrontent et s’entretuent, les représailles sont machiavéliques et sans fin : fusillades, séquestrations, meurtres… La fille chérie de Titus, Lavinia, est enlevée et torturée par les Mongols. On lui coupe la langue comme pour signifier que les Pretty Boyz seront bientôt réduits au silence…

La guerre est particulièrement sale, digne d’une tragédie grecque. Titus n’hésitera pas à faire manger à Tamora son propre fils servant de garniture à des tourtes qu’il confectionne ! Une violence digne des Astrides dont le destin fut marqué par le meurtre, le parricide, le cannibalisme, l’infanticide et l’inceste. Tragédie flamboyante et perverse !

Nicol balance des vérités qui dérangent, il montre que le gouvernement est capable de se prostituer au plus offrant pourvu que cela serve quelques notables. Ce qui est intéressant c’est que l’auteur ne dévoile pas tout directement. Petit à petit, on lit entre les lignes, on rassemble les pièces du puzzle, on comprend, on se demande qui est motivé par quoi, qui joue franc-jeu ou pas.

Respectant tous les codes du romain noir, brutal et explosif, âmes sensibles évitez ce hard-boiled ! Magnifiquement documenté vous en apprendrez beaucoup sur la criminalité en Afrique du Sud, pays mortifère qui se gangrène de l’intérieur. Le racisme post-apartheid fait des dégâts, le chômage règne, la corruption est banale et le gouvernement tantôt passif, tantôt vendu, fait pâle figure. La « nation arc-en-ciel » est teintée de rouge sang. La promesse « d’une vie meilleure pour tous » est non tenue, les inégalités demeurent criantes entre les différentes ethnies qui cohabitent.

Gangsters de seconde zone, espions et contre-espions, chauffeurs, « gros bras » et agents de sécurité sont autant de marionnettes dont on agite les ficelles et qu’on n’hésite pas à sacrifier. Quand on comprend que les gangs eux-mêmes sont manipulés au plus haut niveau de l’Etat, où se disputent de gros enjeux financiers, on subodore que Nicol est bien renseigné. L’écoeurement nous gagne alors. Et ce n’est pas fini, ça ne fait que commencer. Il y a très peu d’espoir dans ce texte très sombre, mais de la poésie assurément.

L’écriture de Power play me semble cinématographique, les phrases sont courtes, incisives et visuelles. On va droit au but. Je visualise les images. Une chaleur lourde et pensante de silence, la peur tangible, les femmes fatales, la beauté dangereuse du Cap, les coups de feu, les pneus qui crissent. La menace permanente. Je ne serais pas étonnée que Netflix fasse de Power Play son nouveau Narcos. A suivre …

Mike Nicol, qui était aux Quais du Polar à Lyon ce week-end, nous prouve encore que la littérature de genre n’a rien à envier à la littérature classique.

Je recommande.

Si tu les tues, tu ne retrouveras pas le gamin », avait dit Black Aron à Tamora. Ce n’était pas son rôle de faire des commentaires, mais parfois, il s’y risquait. Comme la fois où Tamora portait un pantalon, une veste (sans caraco ni soutien-gorge dessous) et des chaussures à talons vertigineux pour un dîner avec des types influents. Quand vous la voyiez comme ça, avec ses cheveux courts en épis, silhouette fine, vous ne pouviez pas imaginer qu’elle dirigeait le gang des Mongols et gagnait sa vie en faisant le trafic d’ormeaux. Vous ne pouviez pas imaginer que des types tatoués et édentés lui obéissaient.

Power Play, Mike nicol, traduit de l’anglais par Jean Esch, Le Seuil, mars 2018.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :