La revue littéraire et artistique

Mécanique d’un homme heureux, Darío Jaramillo Agudelo

Tomás, ingénieur à la retraite, écrit ses mémoires ; nous sommes à la fin des années 1990. Le narrateur apparemment conventionnel, notable de Bogotá, marié avec deux enfants, est un homme heureux.

Comment est-il devenu si heureux ? En empoisonnant sa femme, Regina, qu’il rencontre vingt-cinq ans auparavant.

Sa femme, toute-puissante, cette dominatrice qu’il n’a jamais aimée et qu’il a épousée malgré lui, pour faire plaisir à ses parents — c’est un honneur pour le jeune ingénieur de 24 ans qu’il est, de se marier avec une femme de bonne famille et riche — doit disparaitre. Quand il rencontre sa future épouse, Tomás ne comprend  que le fonctionnement des machines qui, contrairement aux humains, sont pour lui prévisibles, claires, objectives, précises et sans malice. Embauché dans l’entreprise dirigée par la famille de Regina, il ne tarde pas à tomber dans ses filets.

Lentement, se déroule le récit d’un homme sans histoire qui commet un meurtre prémédité, avec patience et stratégie. Tomás qui ne parle jamais, complètement effacé, sans charisme, bourreau de travail et collectionneur de montres dont les mécanismes le fascinent, semble un individu sans personnalité. Pourtant, c’est avec une logique implacable qu’il se convainc —  et persuade également le lecteur —  de la légitimité de son crime. Soudain acteur de sa vie, manipulateur ambigu et calculateur, il nous rend complice d’un raisonnement irrecevable : il fallait tuer sa femme pour continuer d’être heureux.

Ici, je change de ton. Je baisse la voix et j’écris en un murmure de confidences. Je m’adresse à mon lecteur, car, à ce stade du récit, il s’agit bel et bien du mien ; de mes yeux invisibles depuis cette page, je regarde les yeux qui me lisent, solitaires, silencieux, déjà solidaires de mon histoire.

Vous, lecteur, vous êtes mon complice. Vous non plus ne supporteriez pas l’invasion de votre intimité, l’annexion de votre territoire, l’omniprésence pesante de ce torticolis humain que fut Regina García.

Vous comprenez ma situation. Ma décision, vous en êtes témoin, est basée sur la légitime défense : j’aurais cessé d’exister avec une Regina exclusivement occupée à m’entortiller dans les barbelés de ses affectueuses attentions. C’était elle ou moi.

De plus, vous et moi, nous sommes assez peu habitués à regarder tout cela du point de vue de la victime. Il est impossible de réprimer un sourire face au paradoxe qui consiste à considérer que la victime est en fait le bourreau.

Passif-agressif, insipide, antipathique, car semblant dépourvu d’affects, Tomás, est un drôle de type qui devient meurtrier malgré lui, tel l’instrument d’une volonté divine qui le transcende. C’est en cela que le narrateur est extrêmement déroutant, à l’instar de Mersault dans L’Étranger de Camus, Tomás tue à l’évidence sans regret, sans conscience, sans sentiment, sans déranger sa routine quotidienne, froidement, et comme toujours, scientifiquement.

Toute la question est de savoir qui, dans le couple que forme Tomás et Regina, est le véritable sadique. Qui manipule qui ? Tomás indique que sa femme l’a forgé tel qu’elle voulait qu’il soit et qu’elle l’a, en quelque sorte, vampirisé. Il ne se rendait pas compte qu’il était malheureux, jusqu’au mariage de sa fille où il prend conscience qu’il devra rester en tête à tête avec elle pour le reste de ses jours. Si l’on suit sa logique, Regina aurait fait de lui un assassin. Elle l’aurait forgé ainsi ou l’aurait poussé à bout.

Serions-nous en train de devenir les avocats du diable ?

Non dénué d’une ironie mordante, ce texte, parsemé de réflexions philosophiques et sociologiques est une satire féroce de la société bourgeoise colombienne, où règnent faux-semblants, paraitre et luxure. Toute l’élite colombienne (surtout féminine), qu’incarne à merveille la femme de Tomás, se compose de femmes futiles, vénales et snobs. Celles-ci, fanatiques de régimes et collectionneuses d’art auquel elles ne comprennent rien, semblent presqu’à plaindre.

L’auteur met en scène une galerie de personnages fantasques et souvent pathétiques, voire grotesques, tel ce médecin incompétent, ces psychanalyste cupides, ces philosophes pédants et lubriques et qui tous profitent de ces femmes qui souffrent d’un ennui mortel, donc vulnérables. On assiste à la décadence d’une génération perdue, d’une jeunesse dorée qui s’étiole à ne rien faire et se fait spectateur de la vie des autres à défaut d’en avoir une !

Fable cruelle et petit traité de psychologie, ce texte est politiquement incorrect et de ce fait, jubilatoire.

Darío Jaramillo Agudelo est un poète, écrivain et essayiste colombien né en 1947, Mécanique d’un homme heureux, traduit par Laurence Holvoet pour les Éditions Yovana est paru initialement sous le titre original : Memorias de un hombre feliz (2000, Pre-Textos, 2010).

 

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