La revue littéraire et artistique

L’héritage des espions, John le Carré

 

 

John le Carré à François Busnel, animateur de l’émission littéraire hebdomadaire « La Grande Librairie » :

Non, je ne pense pas avoir connu un seul moment paisible dans ma vie. J’ai eu l’avantage de passer une enfance relativement mouvementée, mon père allait régulièrement en prison pour escroquerie, ma mère a disparu quand j’avais cinq ans. Dans ma prime adolescence, je n’avais ni connaissance, ni respect des femmes, toutes ces écoles pour garçons et tous les internats où je suis allé, ont abouti à une merveilleuse aliénation de la société, ce qui est une qualité essentielle pour être créatif.
La Grande Librairie, diffusion le 12 avril 2018

Il faut être tourmenté, malheureux, hanté pour écrire, il faut vouloir analyser la complexité de la nature humaine, sa lâcheté et sa duplicité.

L’héritage des espions, paru le 5 avril au Seuil et traduit par la brillante Isabelle Perrin, mêle habilement passé et présent pour créer une intrigue subtile et complexe ; il s’agit d’un texte savamment articulé et empreint — si l’on passe outre cynisme et manipulation — d’une certaine nostalgie mélancolique et poétique. Ici, l’auteur revisite la célèbre affaire L’espion qui venait du froid, roman paru en 1964. John le Carré, âgé de 86 ans aujourd’hui, a travaillé pendant des années en tant qu’espion pour les services secrets britanniques. Il sait de quoi il parle et cela se sent.

En 1961, l’espion britannique Alec Leamas et son amie Liz Gold meurent au pied du mur de Berlin.
En 2017, Peter Guillam, collègue et disciple de George Smiley — double littéraire de John le Carré — ancien espion dans les services des renseignements anglais appelés « le Cirque », est arraché à sa vie paisible dans une ferme bretonne par ses anciens employeurs qui le convoquent à Londres au siège du service de renseignement extérieur où il travaillait jadis. Ses activités d’agent secret pendant la guerre froide le rattrapent ; la culpabilité et le doute le rongent. Des opérations qui firent la fierté du Londres secret vont être scrupuleusement décortiquées et mises à jour par les enfants des innocents sacrifiés durant la lutte menée par le bloc occidental contre la puissance communiste. Cinquante ans après les faits donc, le fils de l’agent secret britannique Alec Leamas, abattu par les services secrets d’Allemagne de l’est en 1961 au pied du mur de Berlin et la fille de Liz Gold, la maîtresse d’Alec qui meurt à ses côtés ce jour-là, menacent de déposer plainte contre les services secrets britanniques pour meurtre. Peter Guillam doit se replonger dans les archives de l’époque, éclairer les nombreuses et sombres zones d’ombre de « l’opération Windfall » au cours de laquelle Leamas et Liz Gold perdirent injustement la vie.

L’auteur montre que toutes les provocations du côté occidental, toute l’énergie déployée dans l’anti-communisme durant la guerre froide, trouvent leurs fondements dans une sorte de paranoïa qui a poussé les occidentaux à se créer l’ennemi qu’ils voulaient avoir,  un ennemi de taille, certes, mais qu’ils se sont plu à rendre encore plus corrosif.

Dans cette intrigue tarabiscotée, nombre de personnages secondaires apparaissent notamment l’agent double allemande dite « Tulipe » et dont Guillam tombe amoureux et manipule de concert. Son fantôme continue de le hanter et de le culpabiliser un demi-siècle après qu’elle se soit pendue. L’héritage des espions est un vibrant hommage à tous ceux qu’on a depuis longtemps oublié, mais qui ont pourtant contribué à façonner notre monde. A ceux qui ont été utilisés à leur insu pour une cause qui les dépassait. Dans toute l’oeuvre de John le Carré, l’interrogation morale est omniprésente, latente, tant et si bien qu’on a l’impression qu’en écrivant, l’auteur — l’ancien espion ? — cherche la rédemption.

John Le Carré est un homme alerte, intelligent et drôle qui n’a pas fini de nous séduire. Celui dont le nom est devenu synonyme d’un genre littéraire et cinématographique, l’espionnage — qui, n’en déplaise à certains, n’est pas une littérature de gare — ,  signe son vingt-quatrième roman, un texte mélancolique et pessimiste, qui, pourtant, recèle quelque espoir et une promesse d’apaisement.

L’héritage des espions, John le Carré, avril 2018, Le Seuil, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

5 réponses à “L’héritage des espions, John le Carré”

  1. Catalano

    J’ai déjà lu un livre de John le Carre de la bibliothèque de mon père, étant jeune, ça me donne envie de lire celui ci

  2. Isabelle Perrin

    Merci beaucoup pour votre compliment sur la traduction. C’est si rare…

  3. Caroline SAUVAGE

    Je respecte infiniment le travail de traduction, je sais à quel point c’est difficile. Un bon traducteur est un auteur à mon sens !

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