La revue littéraire et artistique

Le sommeil, gaspi ou pas gaspi ?

Morphée de Jean-Antoine Houdon, 1777
Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

A Momo Fuente, grande-prêtresse du dormir

Après des décennies d’incurie grandissante en la matière, je dirais que, s’il fallait qualifier ces dernières années d’une étiquette, nous sommes entrés dans l’ère anti-gaspi. A commencer par le domaine culinaire qui est le mien, dénonçant – il était grand temps ! —  les nombreux scandales alimentaires : denrées consommables jetées, produits à 99 % acceptables mais réformés car hors standard et calibrage, etc. Tout cela est symptomatique et n’est que la suite logique d’un constat à l’échelle planétaire : nous gaspillons les ressources de la nature en les sur-consommant, quand nous ne les détruisons pas carrément. Voilà une alerte que nous avons tous entendue mille fois.

Partant de cet état de choses et conditionnés par cette actualité, nous sommes terrorisés à la simple idée de commettre le crime de gaspillage.

Cela nous mène à un autre scandale qui, lui, existe depuis la nuit des temps – et c’est le cas de le dire : les heures de notre vie que nous sommes obligés de concéder au sommeil.

La présente réflexion ne se veut pas scientifique. Je laisse cet aspect aux médecins, biologistes ou psys de tous horizons. Il est évident que le sommeil est indispensable et bénéfique à notre santé physique et mentale. Il fait grandir les enfants, régénère nos cellules, équilibre notre cerveau et notre psyché.

Ceci dit, les chiffres présentent un constat angoissant : selon les individus et en moyenne, un tiers environ de notre trop bref passage sur Terre est consacré au sommeil. Quoi ? Déjà, nous sommes tous promis à la mort, ce qui est bien assez effrayant pour nous pourrir la vie ; mais en sus, il nous faut jeter en pâture à cette mort d’opérette qu’est le dodo quotidien, un confortable morceau du camembert-statistique que constitue notre existence ? Un comble. Une usurpation, une confiscation sans contrepartie.

Force est de constater que, pour certains d’entre nous, dormir, c’est l’ennemi à abattre. Non seulement le sommeil ne nous apporte (terme que nous suremployons concernant notre petite personne) rien, mais en plus il nous vole, nous lèse, nous arrache une de nos plus grandes richesses. C’est vrai quoi à la fin, toutes ces heures gâchées à roupiller, alors que nous aurions pu les consacrer utilement à pianoter sur notre smartphone pour échanger sur  les réseaux sociaux ou consulter de fascinantes applis !

En plus, le sommeil est un sale type. Mal embouché, le Morphée. Loin d’être pour tous ce dieu charmant qui vous accueille dans ses bras douillets, c’est un bad boy. A l’instar de sa collègue et copine la santé, il ne témoigne ni de compassion, pas même un minimum d’empathie envers ceux qu’il décide arbitrairement de snober. Pire encore, c’est un jeuniste : dès que vous passez les soixante balais voire moins, il vous fait savoir que vous n’avez qu’à vous débrouiller vous-même pour le trouver, à coups de comptage de moutons transgéniques ou de somnifères-assommoirs.

Qui sait ? C’est sans doute pour cela que, en colère contre ce népotisme même pas discret, nous lui faisons la guerre pour lui signifier qu’on peut faire sans lui, là !

Alors, au fil des âges et toujours aujourd’hui, d’aucuns, se croyant plus malins, décident de se rebeller pour lui reprendre un maximum de temps en grignotant leurs marges. Napoléon faisait des siestes du même nom pour gagner en 10 minutes ce que d’autres gâchaient en huit heures, ce qui faisait de lui un as de la récup’ avant la lettre. Balzac croquait des grains de café, préfigurant et pré-inspirant un slogan du futur, « dormir moins pour écrire plus ». Les élégantes du début du XXᵉ siècle, « libérées » mais aussi privées du subterfuge du corset pour garder la ligne, s’interdisaient de dormir pour maigrir davantage — c’est ce que prescrivait la diététique de l’époque, science encore plus approximative qu’elle ne le demeure aujourd’hui.

Ah oui, aujourd’hui, parlons-en : tous les métiers qui réclament une disponibilité 24 heures sur 24 (médecins, personnel soignant, politiques, personnel aérien etc., que personne (y compris « nos amis djihadistes ») ne se sente vexé, à peu près tous les domaines sont concernés…) s’efforcent de dévorer leur capital sommeil plus sûrement et assidûment qu’un héritier flambe son pécule au jeu. Sport à gogo, caféine, amphétamines et autres drogues dopantes, voilà une partie de nos armes de destruction massive contre ce salopard de sommeil. Héhé, « on âââ gâââgné » (voix scandante de supporter alcoolisé et belliqueux).

Que nous croyons…

En nous persuadant que, tels des promoteurs immobiliers qui balancent des ordures bétonnées pour gagner des terrains sur la mer, ou des Néerlandais champions toutes catégories du polder, notre esprit triomphe sur la matière, nous nous fourvoyons grave. Loin d’en récupérer la moindre miette, nous grignotons, ou plutôt engloutissons notre pécule vital.

On en vient à oublier que sans sommeil, nous mourons à très brève échéance et dans d’atroces souffrances. La privation forcée de sommeil est d’ailleurs une méthode de torture très appréciée des bourreaux depuis que l’homme a inventé les sévices, car elle ne demande pas de matos sophistiqué ni d’infrastructure hi-tech.

Peut-on cependant nous auto-jeter la pierre ? Cette attitude qui est notre conditionnement, part d’un concept erroné : nous croyons perdre, nous sommes offusqués d’être lésés. Et si nous nous placions dans une optique diamétralement opposée ?

C’est ce que, en quelques mots simples, une amie voyante — bien plus que cela, clairvoyante — m’a objecté avec une douce évidence :

Mais non, dormir n’est pas du tout une perte de temps ; plus qu’une obligation biologique de régénération, c’est une porte ouverte vers un monde étrange et merveilleux, que je tâche d’apprivoiser afin de trouver ou même recevoir des réponses à mes questions. Mais pas seulement. C’est un enrichissement : quand je dors, je rencontre toutes sortes de créatures. Celles qui sont menaçantes, je les appréhende, les interroge sur leurs motivations, les amadoue ; quant aux fantômes bienveillants, ils me conseillent et m’inspirent, pour peu que je prenne le temps de les écouter, leur parler et les comprendre.

Bien sûr, ma faible plume vous rapporte ici bien piètrement ces propos de Sage. Traduction approximative et maladroite : en faisant du sommeil notre allié et non notre ennemi, nous sommes gagnants, tout simplement. Le temps qu’il nous mange nous est restitué filtré de ses scories et impuretés. Le dodo, c’est un peu la station d’épuration mentale et physique de notre personne.

Pour les sceptiques de la psyché ou autres cartésiens, il reste cette vérité : le sommeil, selon les individus, est un orgasme ou un fantasme. Orgasme pour les chanceux qui peuvent chaque jour se fondre délicieusement dans la torpeur berçante dont il les gratifie ; fantasme pour les insomniaques qui l’érigent au rang de Graal. Ces derniers ne reçoivent que de chiches aumônes de la part de ce père indigne, comme pour les narguer et juste assez pour savoir combien c’est exquis, le tout monté en mayonnaise grâce à l’épice de la privation. Ah, c’est qu’il sait y faire, le bougre ! Dans le registre de la tentation érotique par échantillon concédé puis confisqué vite fait, voire carrément le sado-maso, ce dieu du panthéon universel a bien des notes sur son chant – pardon, sa berceuse.

Sur ce, je vous souhaite une bonne nuit… de sommeil, je l’espère.

Juliette Nothomb, écrivain et chroniqueuse culinaire, avril 2018.

3 réponses à “Le sommeil, gaspi ou pas gaspi ?”

  1. Maria Battaglia

    Juliette, ton article me parle tellement!! je suis tombée d’un extrême à l’autre , grande dormeuse , je l’étais.. c’était délicieux, bien sùr surtout le matin, mais c’etait la jeunesse! tes mots sont bien choisis, le graal, oui c’est bien comme ça que je peux nommer ce sommeil qui me fuit, mais je vais suivre tes conseils..bonne nuit à toi, bientôt minuit!

  2. monique fuente

    très beau texte, et tellement vrai, et plein d’ esprit

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