La revue littéraire et artistique

Foujita, peindre dans les années folles

 

Au musée Maillol dans le 6ᵉ arrondissement, sont exposées les oeuvres de la période faste de Foujita, soit entre 1913 et 1931. Les toiles réunies au musée Maillol proviennent de quelques 45 collections privées venant du Japon, des États-Unis et d’Europe ainsi que d’institutions et de musées étrangers.

Fils de bonne famille — son père est général au Japon — tout juste diplômé des Beaux-arts de Tokyo, Foujita, qui admire la France, débarque à Montparnasse à l’âge de 27 ans. Très vite il devient l’ami de Modigliani, Matisse, Zadkine, Soutine, Indenbaum, Kisling et Pascin, visite l’atelier de Picasso, découvre le cubisme et l’art naïf du Douanier Rousseau, arpente les salles du Louvre, et se rattache à l’école dite de Paris, cette communauté d’artistes cosmopolite des années folles.

Foujita, artiste émigré japonais adulé durant les années folles du Paris mondain et décadent, cet hurluberlu qu’on croise à Deauville, « le 21ᵉ arrondissement de Paris » dans les années vingt, a créé une oeuvre prolifique et foisonnante. Il peint les égéries de l’époque : Kiki de Montparnasse, puis sa compagne Youki, entre autres. Se faisant remarquer à la Rotonde, au Dôme à la Closerie, Foujita fascine les magazines.

Arborant une drôle de coiffure en bol, des tatouages, des lunettes rondes, multipliant les excentricités, s’entourant de chats, et se portraiturant à l’envi, Foujita se crée un personnage à l’élégance frivole. A l’instar des Dalí et autres artistes controversés du XXᵉ, ce curieux petit bonhomme ne laisse pas indifférent.

Femmes marmoréennes, autoportraits, chats, natures mortes, enfants aux grands yeux composent la majorité de son oeuvre. Oscillant sans arrêt entre l’art japonais classique — qu’on s’intéresse à la blancheur opalescente des corps, aux formes arachnéennes des mains, propres à une esthétique nippone — et la peinture occidentale, notamment celle de la Renaissance italienne, on a du mal à identifier son travail tant il emprunte aux artistes de toutes écoles et de tous pays. Son oeuvre est inégale, hétéroclite, souvent profane, parfois religieuse.

Foujita-Musée-Maillol-Exposition-Art-Japon-Paris-Années-Folles-Estampe-Montparnasse-memling-511x1024

Mère et enfant ,1917
The Lewis Collection, Léonard-Tsuguharu Foujita

 

Foujita reproduit les longs cous de Modigliani, dore à l’or fin certaines de ses gouaches, projette des fantasmes de lupanars hallucinés sur des toiles immenses, où se jouent des scènes grotesques. Les fêtes censées être joyeuses, m’évoquent les orgies délirantes à l’instar de celles peintes par l’expressionniste James Ensor. Rien de léger ne transparait de ces peintures censées célébrer l’effervescence festive des années folles.

En fait, j’ai trouvé ses représentations répugnantes : les corps sont musculeux et gras, hébétés et exophtalmiques, les femmes sont des hommasses et les hommes des tas de muscles vulgaires.

 

Foujita-Musée-Maillol-Exposition-Art-Japon-Paris-Années-Folles-Nu-Montparnasse--270x300

Trois femmes, 1930 © Léonard-Tsuguharu Foujita

Les dessins d’enfants m’ont mise absolument mal à l’aise, dénués de la moindre lueur enfantine, leurs regards se font scrutateurs et malins tels ceux d’anges déchus et de poupées possédées. La blancheur des peaux est inhumaine, le regard fixe et pervers. Je ne comprends pas le message.

la petite fille au capuchon, Foujita

La petite fille au capuchon sous la neige, 1929 © Léonard-Tsuguharu Foujita

Les nombreux dessins de chats qui composent son oeuvre n’ont rien, à mon sens, d’intéressant sur le plan artistique, ils sont tantôt kitsch, tantôt de simples copies de la réalité.

Ne vous en déplaise, je n’arrive pas à accrocher.

J’ai le sentiment que Foujita était un formidable artisan, mais pas un artiste. Il imitait ses pairs et pouvait reproduire la même figure maintes fois et identiquement sur de longs intervalles tel un copiste de ses propres oeuvres. Il s’entrainait à dessiner des centaines de fois une même figure pour être capable de la reproduire automatiquement, mécaniquement.

Et donc la magie n’opère pas : ses nus me dégoûtent, ses chats me rendent indifférente, ses enfants provoquent un malaise incommensurable et ses nature mortes semblent glauques, engluées dans une vase visqueuse et sombre.

Quant au dyptique colossal intitulé Combats I et II (1928), il m’a procuré un étrange malaise, il m’a fait penser à un pastiche du Jugement dernier de Michel-Ange, les corps  grotesques, chargés de cellulite ou faméliques s’entrelacent, luttent et s’écrasent dans un balais délirant et anxiogène, froid et macabre.

lutteurs-432foujita

Lutteurs II, panneau droit du diptyque Combats, 1928, huile sur toile, 300 x 300 cm, Conseil général de l’Essonne.
© Léonard-Tsuguharu Foujita

 

Formidable calligraphe, céramiste, décorateur et photographe à l’oeil acéré, Foujita saisit le réel, mais l’enlaidit souvent.

Ce n’est pas l’art de Foujita qui marque, c’est sa vie extraordinaire.

Descendant de samouraï, marié cinq fois, peintre de guerre au Japon dans les années 1930, naturalisé français, puis converti au catholicisme quelques années avant sa mort — il décore une chapelle qu’il fait construire dans l’Essonne — admirateur des gothiques italiens et de l’estampe ancestrale, narcissique et provocateur, mais aussi amoureux, érudit, voyageur — il passe plus de deux ans à sillonner l’Amérique latine à l’époque où la crise économique sévit et où ses toiles ne vendent plus très bien — dandy hyperactif, styliste admiré par Kenzo, il fait parler de lui encore aujourd’hui.

L’exposition est très bien menée, pédagogique, claire, riche. Je n’ai rien à redire à Sylvie Buisson la commissaire générale de l’exposition, je n’adhère pas à l’oeuvre, c’est très personnel.
Cinquante ans après la mort de Foujita en 1968, le musée met intelligemment à l’honneur le travail du plus excentrique des peintres de Montparnasse. Si vous aimez son oeuvre, vous ne serez pas déçu, l’exposition vaut le détour et fait ressurgir un artiste qui a failli tomber dans l’oubli. Pour les autres, allez-y quand même, vous en apprendrez beaucoup sur une époque foisonnante sur le plan artistique.

 

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :