La revue littéraire et artistique

Âmes sauvages : le symbolisme dans les pays baltes

Oskar Kallis (Tallinn, Estonie, 1892 –Yalta, Crimée, 1918)
Sous le soleil d’été, 1917
Pastel, 44,2×44,2cm
Tallinn, musée d’Art d’Estonie, inv.EKM M.1756
Photo © Stanislav Stepashko

Sous influence polonaise et germanique au Moyen Âge, puis sous le joug russe dès le XVIIIᵉ siècle, les pays baltes christianisés de force au XIIIᵉ siècle, ont été influencés par nombre de cultures étrangères jusqu’à risquer d’aliéner la leur. Sous l’emprise russe, les artistes baltes ont développé un art riche et foisonnant : pour préserver leur identité malgré la censure exercée contre les intellectuels, les peintres ont voulu célébrer leur culture et mettre en scène les puissants mythes fondateurs issus du folklore traditionnel. C’est à cette époque peut-être, que les artistes baltes ont été les plus inspirés. L’exposition « Âmes sauvages : le symbolisme dans les pays baltes » au musée d’Orsay et dont Rodolphe Rapetti est le commissaire, rend hommage à un art injustement méconnu en France jusqu’à aujourd’hui. On célèbre en effet cette année le centenaire de la prise d’indépendance de l’Estonie, de la Lituanie et de la Lettonie. C’est l’occasion parfaite pour leur rendre hommage. Ce sont des pays discrets, oserais-je dire « sauvages » dont on entend si peu parler !

Plus de 130 oeuvres de la période 1890 à 1930 sont enfin présentées au public français et divisées en trois sections, respectivement : « Mythes et légendes » ; « L’Âme » et « La Nature ». Plutôt que de se contenter d’afficher les oeuvres chronologiquement ou par auteur, la mise en scène de Flavio Bonuccelli privilégie les associations d’idées et la disposition par thèmes communs, vases communicants, qui sont beaucoup plus dynamiques qu’une disposition scolaire et froide qu’on a parfois l’habitude de voir dans certains musées.

Les pays baltes ont une tradition orale de la littérature, ainsi il possèdent un florilège incroyable de contes et légendes que l’écrivain Friedrich Reinhold Kreutzwal (1803-1882) recueille lors de ses voyages à travers l’Estonie et qui formeront le Kalevipoeg, épopée nationale estonienne qui narre les aventures du héros Kalevipoeg chargé de débarrasser l’Estonie des envahisseurs étrangers. Ce n’est évidemment pas un hasard si plusieurs peintres baltes choisissent de mettre en scène ce mythe fondateur à une époque où ils subissent la domination russe et où on détruit leur culture…  Peuples qu’on a longtemps qualifiés de « sans histoire », les Baltes écrivent désormais la leur et prouvent qu’ils ont eu un passé glorieux à l’instar du peuple finlandais dont l’Estonie est assez proche à plusieurs titres, ne serait-ce que d’un point de vue linguistique.
Dans les années qui suivent, Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, compositeur et peintre lituanien dont on peut admirer plusieurs des toiles au fil de l’exposition, répertorie les nombreuses mélodies populaires de son pays et contribue à créer un sentiment de romantisme national.

Peu à peu, c’est l’éveil national dans les consciences collectives… la culture balte ne sombrera pas dans l’oubli. Réveillez-vous !

Nec mergitur …  ne sombre pas … c’est le titre d’un superbe tableau de Ferdynand Ruszczyc qu’on peut admirer au musée d’Orsay. Vous êtes sur une mer démontée et surgit soudain face à vous, petite barque prête à sombrer, un navire puissant et délirant, rouge sang et fantastique, un bateau malmené par les vagues, qui, telle la Lituanie, affronte avec courage les aléas de l’Histoire et évoque l’idée que le pays ne tombera pas.

A propos de cette toile de plus de deux mètres sur deux, à la beauté sublime, car dangereuse, Tadeusz Rittner, critique, écrira très justement en 1906 :

Sur la mer déchaînée, il y a un bateau victorieux. La tempête semble tirée d’un conte, des cratères ou des abîmes d’eau s’ouvrent sur la mer mais le bateau fantastique et triomphant poursuit sa course, laissant dans son sillage un éclat phosphorescent.

C’est assez incroyable, j’ai trouvé cette peinture étonnamment moderne et je l’imagine parfaitement illustrant un roman d’heroic-fantasy ! Quelle puissance dans le jeu de couleurs, quelle fougue et vitalité ! Je regarde et j’entends la mer folle et démontée menaçant de se scinder en deux et de faire surgir de ses remous ses ignobles créatures des profondeurs. Cette symphonie de couleurs qui semblent exploser est merveilleuse et chargée d’espoir cependant ! Apparition magique et riche de promesses, véritable île au trésor mouvante, ce navire cache en son sein quelques sortilèges capables de sauver la Lituanie, c’est ce que le peintre semble nous dire.

Red. Antanas Lukšėnas

Ferdynand Ruszczyc
(Domaine de Bohdanów, Lituanie, 1870-1936)
Nec mergitur,1904-1905
Huile sur toile, 204×221cm
Vilnius, Musée d’Art de Lituanie, inv. T-2691
© Photo Antanas Lukšėnas

 

L’exposition commence fort, Nec mergitur est l’une des premières toiles qui surgit lorsqu’on visite l’exposition. La peinture symboliste ne m’ennuie pas comme sa contemporaine la peinture naturaliste. Le symbolisme a la particularité de ne pas reproduire fidèlement la réalité mais de rendre compte du regard singulier que porte l’artiste sur le monde qui l’entoure. Un univers chargé de symboles et de métaphores à décrypter, et pour moi, cela fonctionne mille fois mieux que la peinture naturaliste qui se contente d’imiter la réalité de façon barbante au possible. Avec les symbolistes, c’est l’âme des choses qui surgit, le peintre est furieux : son ciel devient rouge sang, l’artiste est angoissé : tout se teinte de gris, les corps semblent couler et s’accrocher aux rochers, le monde s’annihile et tout se paralyse mollement. La peinture symboliste est une forme de résistance face aux promesses d’une révolution industrielle trompeuse et dangereuse qui est venue détruire toute une tradition ancestrale et majoritairement rurale… Le symbolisme refuse la matérialité et le terre-à-terre et fait place au rêve et à l’imagination. Le symbolisme refuse de laisser sa terre se faire piétiner par les ennemis de la culture et les envahisseurs incultes. Le symbolisme, enfin, c’est le rêve éveillé à portée de main.
Je reprends ici une belle citation du peintre estonien Konrad Mägi dont je partage complètement la vision du monde :

Il y a deux voies que l’art peut emprunter pour embrasser la vie. L’une est large, ouverte, sûre et facile ; l’autre, abrupte, franchit des précipices et recèle des périples mortels. La voie facile est celle de l’intelligence, c’est aussi la voie des cinq sens qui n’appréhendent de la vie que ce qu’elle a de contingent, dans sa morne et stupide quotidienneté. La voie abrupte, celle qui franchit les précipices, c’est la voie de l’âme : pour elle la vie est un rêve profond où se devinent péniblement des liens d’une autre nature, des abîmes étrangers et inaccessibles à notre misérable intelligence. Ces deux voies diffèrent, car l’intelligence de notre cerveau est celle du quotidien, de la besogne, de la sueur, celle des mathématiques et de la logique, tandis que l’âme c’est un jour de fête qui ne survient que rarement, c’est ce que ni la conscience ni la logique ne peuvent embrasser, c’est la louange et la résurrection de l’humanité. Pour l’intelligence, deux fois deux font quatre, mais pour l’âme cela peut faire un million, puisqu’elle ne connait pas d’intervalles, ni dans le temps ni dans l’espace. Pour l’âme, l’essence seule des choses existe, sans objets, sans espace, hors du temps.

Attardons-nous ensuite sur cette toile de Nikolai Triik, Lennuk, le bateau de Kalevipoeg, qui relate les faits extraordinaires du héros national estonien. On voit des aplats de couleurs formidables qui sont déployés tels des pans de tissus chatoyants, menaçants et brûlants ! Quelle vie, encore sur ce navire de guerre fou qui célèbre la figure de Kalevipoeg. Ressuscité par les Dieux, il reviendra un jour apporter le bonheur au peuple estonien. Tout ici suggère la puissance surnaturelle qui habitait le pays dans les temps anciens, à commencer par les vagues anormalement agitées et le feu sacré qui semble émaner de l’intérieur des choses plutôt que les auréoler. La nature toute entière renferme des puissances mystiques : n’oublions pas qu’avant d’être convertis au christianisme, les baltes avaient une religion animiste selon laquelle chaque créature et chaque élément naturel, comme l’eau, renfermait un feu sacré, une force, une énergie. Les toiles symbolistes semblent un encouragement à l’acceptation de la nature sauvage qui est en chacun de nous, une nature primitive et authentique, proche de l’animalité.

 

06. Triik_lennuk

Nikolai Triik (Tallinn, Estonie, 1884-1940)
Lennuk, 1910
Tempera et craie sur papier,
72 ×135,3 cm
Tallinn, musée d’Art d’Estonie, inv. EKM M.3438
Photo© Stanislav Stepashko

 

Les symbolistes s’attardent aussi sur la peinture de paysages plus paisibles et qui invitent à l’introspection. Le calme après la tempête. Du moins apparent. Les paysages du Leton Aleksandrs Romans sont chargés de promesses charmantes et d’invitations au voyage oniriques. Ainsi, on peut imaginer que le cavalier présent au premier plan rentre chez lui après avoir guerroyé et affronté mille dangers pour libérer son pays de l’envahisseur. Quels contes magnifiques va-t-il narrer à sa famille ? Quels combats a-t-il menés ? Quelle princesse a-t-il croisée ? Pure et apaisante toile qui laisse vagabonder l’imagination… Une épopée à imaginer…

07. Romans_Paysage au cavalier

Aleksandrs Romans (Lieliecava, Lettonie, 1878 –Mitau [auj. Jelgava], Lettonie, 1911)
Paysage au cavalier,1910
Huile sur toile, 85 × 105,5 cm
Riga, musée national des Beaux-Arts de Lettonie, inv. VMM GL-1690
© Photo Normunds Brasliņš

A l’instar de certains paysages tourmentés, les portraits à l’âme angoissée et inquiète font aussi leur apparition chez les Baltes en cette période d’instabilité politique ; les portraits tantôt troublés, tantôt euphoriques sont des allégories de toute une jeunesse frémissante et avide de liberté. A l’heure de la psychanalyse, on voit tout l’intérêt que les artistes portent aux tourments de l’âme qu’ils figurent par exemple dans des toiles comme Auprès du lit du malade de Peet Aren ou encore le Portrait de Konrad Mägi réalisé en 1908 par son ami Nikolai Triik, lequel met en scène un dandy pensif et triste avec en arrière-plan en haut à droite un curieux portrait tronqué de jeune fille inaccessible, dont la tête est absente… Que signifie cette tête absente ? La perte de l’être aimé ? La mort de l’identité balte ? L’absence de conscience…

10. Triik_Portrait de Konrad Magi

Nikolai Triik
(Tallinn, Estonie, 1884-1940)
Portrait de Konrad Mägi,1908
Huile sur toile, 99,5×84,2cm
Tallinn, Centre de littérature Under et Tuglas, inv.UTKK K 13
© Photo Courtesy of theArt Museum of Estonia / photograhe
Stanislav Stepashko

Dans la section consacrée à l’âme, une toile en particulier m’a marquée, il s’agit de Fièvre de l’Estonien Oskar Kallis peinte durant la Première guerre mondiale en 1917 et qui évoque le délire hallucinatoire : on ne sait pas si le sceptre fatal injecte une substance délétère dans le cerveau du malade ou si c’est celui-ci qui, dans son fantasme teinté de rouge, fait de sombres présages politiques, des pressentiments funestes… De façon générale, les petits formats colorés de Kallis sont oppressants, les mises en scène exaltées de l’auteur sont proches de la danse macabre.

La peinture symboliste veut célébrer une vérité plus sublime et complexe que les apparences, elle cherche à faire ressurgir les pensées secrètes et c’est l’âme qui est peinte, même plus un personnage, mais bel et bien son âme et sa folie parfois !

On se dirige lentement vers la troisième partie de cette exposition remarquable, consacrée maintenant à la nature que les baltes vénèrent et sacralisent. Car à part l’âme humaine, il y a aussi l’âme de la nature. Les pays baltes, qui sont les derniers à avoir été christianisés en Europe, sont encore fortement imprégnés par leurs anciennes croyances païennes. Ici, donc, le regard porté sur le monde n’a rien d’objectif, il est purement spirituel et rend hommage à chaque être de la nature : arbres, animaux sacrés, éléments. On le voit surtout avec le cycle génial de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis intitulé La Création du monde. Treize toiles de petit format sont alignées sur un mur concave ; j’ai pris soin de les regarder à la fois une par une et dans leur ensemble, c’est une scénographie intelligente. Les peintures représentent à la fois des fonds marins, des astres, des figures anthropomorphiques, et des végétaux. Tout est étincelant, mystique, complexe, chargé de symboles et de mystérieuses correspondances. Le peintre parvient ici à me faire ressentir la puissance de la création divine à travers les couleurs utilisées et l’abstraction, la teinte se fait énergie vitale, auto-suffisante. La disposition des objets sur les toiles suggère le mouvement avec la représentation de sphères à la fois cosmiques et aquatiques, qui ressemblent à des boules de feu ou même d’eau, se déplaçant dans un ballet mystérieux et géométrique. Tout est en mouvement et en perpétuel changement. Pourtant, j’ai l’intuition de scènes silencieuses, je n’imagine que très peu de bruits, surtout de la couleur partout accompagnée de petits carillons et de bruits d’eau légers comme le frémissement des ailes d’un papillon sur l’écume… la création du monde est presque silencieuse.
Cela fonctionne merveilleusement bien, les dessins sont métaphysiques, chimériques, flous : libre à chacun d’y voir ce qu’il veut certes, mais l’ensemble semble tout de même délivrer un message cohérent : en effet, pourquoi un monde en train de se créer posséderait-il des contours définissables et délimités ? C’est tout naturel que les peintures soient abstraites, puisque le monde n’a pas encore ses contours : il faut qu’un être humain lui en donne pour ce faire… Seul le regard d’un être humain peut donner vie au monde, je l’analyse subjectivement de cette façon. Le monde spirituel s’élabore dans la conscience de chacun, ses contours flous permettent de le transformer à l’infini et de le laisser se mouvoir comme un être liquide, une méduse géante recomposable à l’envi…
Et d’autre part, que dire d’autre sur ce bleu de Prusse qui se suffit à lui même ! Comme il me rappelle la peinture de Soulages quelques années plus tard. Ces aplats de couleurs dans la partie basse de la toile m’évoquent les Nymphéas de Monet. La peinture impressionniste, on le sait, à inspiré les auteurs symbolistes, même s’ils s’en sont affranchis.

17. Ciurlionis_Creation du monde III

Mikalojus Konstantinas
Čiurlionis (Varėna, Lituanie, 1875 – Pustelnik, Pologne, 1911)
La Création du monde III
(cycle de treize tableaux),
1905-1906
Tempera sur papier, 37×31,3cm
Kaunas, musée national des beaux-arts M.K.-Čiurlionis, Inv. Čt 183
© Photo Antanas Lukšėnas

 

La peinture balte s’empare aussi de somptueuses forêts et de paysages étrangers tels ceux de Norvège de Jaan Koort, de Triik ou de Mägi qui semblent très influencés par Klimt ou Van Gogh dont ils connaissent bien les oeuvres, ayant visité les salons artistiques parisiens, notamment, où l’on pouvait admirer leurs toiles très en vogue. La peinture balte semble une formidable synthèse de tout ce qui s’est fait de plus beau en terme d’art en Europe à la fin du XIXᵉ et au début du siècle suivant. Pour autant, elle emprunte çà et là quelques notes de peintures étrangères, mais jamais elle n’en est qu’une pâle copie, que l’on ne s’y trompe pas ! La peinture balte est balte. Point.

21. Triik_Paysage decoratif

Nikolai Triik (Tallinn, Estonie, 1884-
1940) Paysage décoratif de Norvège, 1908
Huile sur toile, 63×65,2 cm
Tallinn, musée d’Art d’Estonie, inv. EKM M.6982
Photo © 2013 Stanislav Stepashko.
Droits réservés

 

Et déjà l’exposition s’achève… Les paysages mouvants, déformés par le regard singulier de l’artiste, attendent d’être vus.

Longtemps privé de ses racines, de ses terres, de son âme, le peuple balte sauvage et fougueux revient sur le devant de la scène artistique. À la manière de cette jeune paysanne lettone qui semble nous regarder droit dans les yeux et parait prendre conscience d’elle-même, le peuple balte affirme sa liberté retrouvée. Je l’applaudis chaleureusement.

11. Walter_Jeune paysanne

Johann Walter (Mitau [auj. Jelgava], Lettonie, 1869 –Berlin, Allemagne, 1932)
Jeune paysanne, vers 1904
Huile sur toile, 83,8 × 98 cm
Riga, musée national des Beaux-Arts de Lettonie, VMM GL-98
© Photo Normunds Brasliņš

Une exposition à découvrir au musée d’Orsay jusqu’au 15 juillet et soutenue par Arte qui a co-réalisé avec le musée un formidable reportage sur les pays baltes à voici ici.

 

3 réponses à “Âmes sauvages : le symbolisme dans les pays baltes”

  1. Matatoune

    Formidable chronique d’une exposition vue mais non relatée car j’ai eu beaucoup de mal à accrocher.

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