La revue littéraire et artistique

Mamie Luger de Benoît Philippon

 

Après Cabossé publié dans la Série Noire en 2016, Benoît Philippon fait paraître son second roman noir aux Arènes dans la toute jeune et prometteuse collection EquinoX. Aurélien Masson qui la dirige, sait s’entourer et fidéliser ses auteurs, Philippon l’a suivi aux Arènes, n’en déplaise à Gallimard…

Ce roman noir est complètement jubilatoire, explosif et quelle verve ! Un excellent moment littéraire.
Berthe surnommée « Mamie Luger », cent-deux ans, six heures du matin, tire sur la ribambelle de flics qui prennent d’assaut sa chaumière auvergnate. Huit heures, l’inspecteur Ventura entame la garde à vue la plus mémorable de sa carrière. Mamie Luger alterne narration au présent et longs flash-backs.
Serial killeuse et féministe étincelante, qui était autrefois cette drôle de centenaire ? Nazis lubriques, maris violents, villageois arriérés au quotient intellectuel rivalisant avec celui d’une palourde, tout un microcosme sordide entoure la belle sauvageonne, l’Esméralda du Cantal… Sulfureuse et scandaleuse femme sublime et violente, veuve noire, cette femme a déchaîné les foules, l’ensorceleuse est devenue « la sorcière ».

Berthe n’a pas peur de déplaire et de balancer à toutes les gueules coincées et mauvaises leurs quatre vérités. Adeptes des licornes et des hasthag dégoulinants de niaiserie, abstenez-vous ! J’ai vraiment dévoré ce roman parce qu’il m’a fait du bien ! Quelle bouffée d’air frais quand Berthe remet à leur place tous les hypocrites qui l’entourent : un mari qui se paluche en cachette dans la salle de bain mais la traite de catin, un notaire austère et fier qui joue les débonnaires alors qu’il monnaie à prix d’or la virginité de petites jeunes filles vulnérables, et j’en passe…

Au fur et à mesure que mamie déballe ses souvenirs avec sa gouaille savoureuse, on s’attache fortement à cette femme d’un courage exceptionnel et à la vive intelligence. Son histoire m’a mise sens dessus dessous — ne parlons pas de Ventura qui ne s’imagine même pas où vont le mener les aveux de la centenaire. Les incroyables meurtres qu’elle a commis sont sanglants et répugnants, pourtant Berthe est aussi une sentimentale dont l’atypique histoire d’amour m’a vraiment touchée. Si tout la condamne aux yeux de la loi, humainement, ses crimes ont mille circonstances atténuantes. On se prend à espérer que la justice fermera les yeux. Où était la police quand elle s’est fait torturer par ses odieux maris ? Formidable réflexion féministe — sans le lynchage hystérique et les raccourcis simplistes qu’on nous sert parfois  — Mamie Luger, est un bel hommage aux femmes qui ont su gagner progressivement le droit de vote, puis celui d’exister tout court. Berthe a été malmenée par d’infects personnages tout au long de sa longue existence, et franchement on se dit souvent en lisant le texte : « celui-là, il l’a pas volé la balle qu’il a reçue entre les deux yeux »…

Au début, telle Vénus sortant de la mer, Berthe aimait leurs moments de création intense où elle offrait sa féminité au peintre qui la transcendait. Au bout de quelques mois, elle se sentait plutôt Vénus de Milo, les bras coupés, quand son crevard de peintre lui quémandait encore de la monnaie.

J’ai beaucoup ri, applaudi intérieurement d’une part, j’ai été émue de l’autre. Sincèrement. Mamie a du cœur beaucoup de cœur.

Benoit Philippon n’est pas politiquement correct, quel soulagement ! Mamie Luger est un génial roman à lire vite. A quand la suite ?

Mamie Luger, Benoît Philippon, les Arènes, EquinoX, mai 2018.

 

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2 réponses à “Mamie Luger de Benoît Philippon”

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