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Néandertal, l’expo au Musée de l’Homme

Musée de l’homme, tous droits réservés

L’exposition organisée au Musée de l’Homme est visible jusqu’au 7 janvier 2019, elle propose de rendre hommage à Néandertal, notre lointain cousin qui a vécu en Eurasie entre entre -350 000 et -30 000 avant notre ère. Il a brutalement disparu de la surface terrestre, laissant le champ libre à nos ancêtres directs homo sapiens qui se sont propagés.
Pour l’anecdote, le nom « Néandertal » vient d’une calotte crânienne découverte en 1856 en Allemagne dans la vallée (thal) de Neander, près de Düsseldorf. Vous pourrez observer pour la première fois au Musée de l’Homme cette calotte, prêtée exceptionnellement par le Musée de Bonn !
Il a fallu deux ans à Marylène Patou-Mathis, commissaire de l’exposition, et à son équipe, pour réunir les 260 pièces exposées au Musée de l’Homme et pour en restaurer certaines.

L’exposition est divisée en trois parties, à savoir : « le temps d’une journée » où l’on découvre dans quel habitat notre chasseur-cueilleur nomade évoluait ; « le temps d’une vie », où l’on s’intéresse à la morphologie et à la psychologie de Néandertal et « le temps d’une espèce » où l’on analyse les rapports entre homo sapiens et Néandertal et où l’on se demande ce qui a causé la perte de ce dernier.

Le visiteur est accueilli par quatorze répliques d’animaux pour la plupart disparus, provenant en majorité de la collection du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Ils sont placés sur un podium et derrière eux un diorama représente un paysage animé dont la flore et la faune se modifient selon les grandes phases climatiques et selon une alternance diurne/nocturne. C’est l’une des pièces qui m’a le plus intéressée grâce son caractère immersif et grâce à l’aspect spectaculaire de certaines bêtes. Quelques instants, j’ai fermé les yeux et imaginé vivre à l’époque de Néanterdal… Comment percevait-il le monde ? Quel regard portait-il sur lui-même ? Comment chassait-il ? Comment aimait-il ?

Néandertal me semble à la fois très loin et singulièrement proche. Qui était-il vraiment ?

Néandertal était doté d’intelligence ; il connaissait les vertus des plantes, il enterrait ses morts, il avait le sens de l’ornementation (il taillait des outils en jaspe, une pierre semi-précieuse, se faisait des collier en coquillages), il peignait ses mains au pochoir, dessinait des figures géométriques, il élaborait aussi des outils de chasse (silex) et de pèche habiles et efficaces… Néandertal était plus proche de l’homme moderne qu’on a bien voulu le croire pendant longtemps.

La seconde partie de l’exposition déconstruit les mythes fallacieux visant à faire de notre homme préhistorique un monstre débile. On est bien loin de l’image d’Épinal assez grotesque qui met en scène Néandertal dans des poses de sauvage, armé d’une massue, et tirant sa femme par les cheveux. N’en déplaise à ceux qui ont voulu faire de Néandertal une brute épaisse et sans cervelle — qui, soit dit en passant, n’a jamais porté la fameuse massue dont on l’affuble dans nombre de films grand public — il était en fait doté d’un cerveau plus grand que le nôtre. Il a fallu longtemps pour qu’on reconnaisse ses facultés cognitives, ceci est la conséquence de croyances racistes et évolutionnistes du XIXe siècle selon lesquelles tout en haut de l’échelle se plaçait l’homme blanc, descendant d’homo sapiens et tout en bas, le sauvage Néandertal qui aurait été évincé par homo sapiens naturellement plus fort, plus développé techniquement et plus éveillé que lui. C’est dans ce contexte « scientifique » que Néanterdal a été volontiers caricaturé de façon outrancière par des artistes ravis de lui conférer des mimiques simiesques. Le sculpteur Louis Mascré, à la demande d’Aimé Rutot, conservateur du Musée d’histoire naturelle de Belgique, a par exemple réalisé une série de bustes néandertaliens très peu réalistes qui visaient surtout à satisfaire la curiosité d’un public avide de sensations fortes. Ils sont exposés à la vue du public qui jugera par lui-même lors de sa visite.

Néandertal n’était pas stupide ou faible physiquement, bien au contraire, mais il a disparu. Pourquoi ? Mille causes sont évoquées pour expliquer la raison de la disparition de cet homme préhistorique. Peut-être serait-elle d’ordre climatique ou due à un virus mortel dont homo sapiens aurait été le porteur sain. Quant à la théorie qui vise à faire de homos sapiens un tueur de Néandertal, elle est douteuse. S’il est avéré que Néandertal et homo sapiens ont coexisté dans les Balkans, en Europe centrale et orientale pendant plusieurs millénaires, rien ne prouve qu’un conflit causant la disparition de Néandertal a eu lieu entre les deux espèces. Un long et complexe séquençage de l’ADN de quelques fossiles de Néandertaliens a prouvé que les Européens et les Asiatiques ont hérité de 1 à 4 % du génome de l’homme de Néandertal. Néandertal et homo sapiens se sont donc bien métissés au Proche-orient entre – 80.000 et – 60.000 avant notre ère… La question de la légitimité de Néandertal est démolie, il n’est en rien inférieur à homo sapiens, il a évolué de façon parallèle, a vécu sur d’autres territoires et a une autre culture.

La véritable question qui me fait cogiter est celle de savoir ce que seraient devenus les hommes de Néanterdal s’ils n’avaient pas disparu. Et justement, l’exposition s’achève avec la reproduction d’un mannequin grandeur nature de femme Néandertal sculpté par Elizabeth Daynès et évoluant dans un environnement moderne. Cette figure souriante et sympathique habillée en Agnès B et brandissant la revue Causette sur lequel elle figure en une, nous ressemble singulièrement et me fait dire que je connais la réponse… Néanterdal a trop de points communs avec nous pour qu’on l’oublie, cela reviendrait à se renier soi-même… Si Néandertal existait encore il serait comme nous, c’est le propos défendu par le Musée de l’Homme.

femme neandertal

Exposition Néandertal Musée de l’Homme : Kinga, Madame Néandertal des temps modernes.
 © Elise Chiari/Photo PQR/Voix du Nord / MAXPPP

 

« Néandertal, l’expo » au Musée de l’Homme est un moment ludique et agréable néanmoins un peu court que je recommande aux curieux comme aux connaisseurs avides de découvrir des fossiles rarement exposés en France.

L’exposition a aussi le mérite d’être pédagogique et de proposer des contenus adaptés aux enfants, on peut y voir notamment de nombreuses vidéos assez bien faites : je pense entre autres à celle qui explique avec simplicité et poésie les différences entre un « exocannibalisme », lequel consiste à manger des héros que l’on craint et que l’on a vaincus au combat, l’idée étant de s’approprier leur force, et un « endocannibalisme », qui est une forme d’anthropophagie rituelle et funéraire consistant à manger des membres de son clan pour leur permettre de continuer à vivre symboliquement dans le corps de leurs proches. Tout le paradoxe réside dans le fait que le cannibalisme dans toute sa monstruosité, est véritablement l’apanage de l’homme. En effet les animaux ne mangent pas leurs semblables si ce n’est pour apaiser leur faim. L’homme mange son frère parce qu’il reconnait son humanité et le pouvoir sacré de son corps, l’animal est pragmatique : il le mange pour vivre. C’est pourquoi il convient d’envisager le cannibalisme de Néandertal comme une preuve de son humanité, et donc de la cruauté et de la violence qu’elle engendre.

Enfin, cette exposition invite à creuser et à se renseigner plus avant. Pour ma part elle a soulevé plus de questions qu’elle n’a répondu à celles que j’avais, mais c’est un mal pour un bien, j’adore apprendre. N’est-ce pas le but de toute exposition ? Eveiller les visiteurs et leur donner envie d’aller plus loin. Aucune exposition ne peut avoir la prétention de vouloir répondre à toutes les questions possibles et inimaginables ! Pour autant, j’aurais peut-être aimé que l’exposition soit aussi abordée d’un point de vue sociologique, et si quelques citations de l’anthropologue et ethnologue Lévi-Strauss viennent émailler le propos général, je regrette que celles-ci n’aient pas servi de base à un débat sur ce qui constitue l’identité humaine. J’aurais aimé qu’une approche philosophique soit proposée, et qu’on aille plus loin, que l’on bouscule des idées reçues, que l’on se pose d’autres questions. Je déplore aussi que l’on n’ait pas mis en avant  Edgar Morin qui est pourtant l’un des plus grands philosophes et sociologues français à s’être intéressé à Néandertal. Je m’égare peut-être.

 

L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture.

Le Paradigme perdu : la nature humaine, Edgar Morin

 

 

 

 

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