La revue littéraire et artistique

Guernica au musée Picasso-Paris : la triple absence

Pablo Picasso
« Étude pour Guernica » (Tête de cheval)
Paris, 2 mai 1937
Huile sur toile, 64 x 90,5 cm, 65 x 92
Musée national centre d’art Reina Sofia
Inv. DE00119
© Photographic Archives Museo Nacional Centro de Arte
Reina Sofia, 1992,
© Succession Picasso 2017

 

Venez découvrir jusqu’au 29 juillet 2018 l’exposition « Guernica » au musée Picasso-Paris.
L’exposition, dont Émilie Bouvard est la commissaire et Géraldine Mercier la commissaire associée, présente le travail préparatoire que Picasso a effectué pour réaliser son tableau entre le 1er mai et le 4 juin 1937 dans l’atelier du 7, rue des Grands-Augustins à Paris, juste après le bombardement de la ville basque le 26 avril 1937.

 

guernica

Pablo Picasso, Guernica, juin 1937
349,3 x 776,6 cm
Peinture à l’huile
Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía
© Succession Picasso 2017

 

Picasso, ardent défenseur de la république, combat fermement le fascisme franquiste, son art est un instrument de lutte républicaine. Guernica est un exemple fabuleux de la possibilité qu’a l’Art d’être politisé. L’artiste a déclaré :

Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi.

Pablo Picasso, « Conversation avec Christian Zervos », Cahiers d’art, n° 7-10, 1935.

Guernica a eu un retentissement fracassant, pourtant, paradoxalement, son histoire est celle d’une triple absence.
D’abord l’absence de Picasso en Espagne. L’artiste n’a pas participé aux combats entre républicains et fascistes entre 1936 et 1939 ; en exil, il vit la guerre à distance depuis la France. Il n’a pas non plus assisté au bombardement de Guernica et c’est grâce au journal L’Humanité qu’il apprend la terrifiante nouvelle. Guernica, c’est aussi l’absence de l’oeuvre elle-même ! La toile a rapidement quitté les ateliers de Picasso. Après son passage au pavillon de la République espagnole à l’exposition internationale de Paris en 1937, Guernica entame un long voyage à travers le monde, voguant de-ci de-là. Outil de propagande servant à lever des fonds pour les républicains espagnols, l’oeuvre est exposée en Angleterre puis aux États-Unis. En 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale conduit Picasso à la laisser en dépôt avec ses esquisses préparatoires au Museum of Modern Art de New York. Guernica n’a été récupérée par l’Espagne qu’après la mort du général Franco en 1975 !  Enfin, la troisième absence, c’est encore celle de Guernica ; l’exposition « Guernica » à Paris se déroule en l’absence de la toile qui est conservée dans son pays au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía depuis 1992. C’est cet éloignement qui confère une aura à cette toile, c’est « l’unique apparition d’un lointain », pour reprendre l’expression créée par Walter Benjamin, qui lui donne son aura cultuelle.

Se déroulant dans 12 salles, l’exposition invite le visiteur à repérer les nombreuses sources d’inspiration du maitre, qu’elles soient évidemment politiques —  le général  Franco organise une rébellion militaire contre la jeune République et son gouvernement de Front populaire élu démocratiquement le 16 février 1936 —  mais aussi artistiques, les sources iconographiques de Guernica sont en effet nombreuses. On peut citer les fresques médiévales, les illustrations de l’Apocalypse de Saint-Sever (XIe siècle), les représentations du massacre des Innocents par Pierre-Paul Rubens ou encore Nicolas Poussin, les gravures de Francisco de Goya, ou celles du baroque Guido Reni… De façon générale, l’oeuvre de Picasso et particulièrement Guernica, véritable synthèse du travail de l’artiste, est fortement influencée par l’art chrétien. Les thèmes de la crucifixion sont présents dans la composition finale de Guernica, la figure de la mère éplorée, la « pietà » trouve également sa place dans la toile. Picasso met en scène un type de beauté que l’on peut qualifier de « sublime », c’est-à-dire inquiétante, violente, tragique. Nombre de motifs caractéristiques de l’Oeuvre générale de Picasso peuvent être rattachés au sublime, je pense notamment aux tauromachies (d’ailleurs on retrouve bien le taureau et le cheval dans Guernica), et aux Minotauromachies, ces scènes cauchemardesques et mythologiques dont on retrouve des échos mortifères dans Guernica. Quant aux scènes d’intérieur que Picasso peint en général, elle sont très influencées par la peinture surréaliste aux compositions nocturnes et sacrificielles, froides et hallucinées, on en trouvera la preuve dans Guernica.

Femme à la bougie, combat entre le taureau et le cheval

Pablo Picasso, Femme à la bougie, combat entre le taureau et le cheval                                Boisgeloup, 24 juillet 1934
Crayon brun, plume et encre de Chine sur toile préparée
contrecollée sur contreplaqué 31,5 x 40,5 cm
Musée national Picasso-Paris
Dation Pablo Picasso, 1979. MP1136
Droit auteur : © Succession Picasso
Crédit photo : © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Sylvie Chan-Liat Fichier RMN : 16-594900

 

Le cheval est hystérique, le taureau est délirant. Tous les protagonistes se mêlent et s’entrechoquent dans un ballet macabre, grotesque et anxiogène. Tout est chamboulé, sens dessus dessous, la femme tient une bougie, source d’espoir dérisoire, le monde se disloque et se fige, le décor tient encore avant de menacer de se fêler, tout pleure dans ce tableau, tout hurle silencieusement, tout est un immense cri étouffé : tout cela préfigure le massacre de Guernica et l’élaboration de la toile éponyme.

L’exposition permet au visiteur de dérouler mentalement les différentes étapes qui ont précédé la création de la toile, d’admirer les dessins préparatoires réalisés par Picasso et de prendre conscience des motifs obsessionnels qui jalonnent sa création. Une quarantaine d’esquisses, notamment, permettront au peintre de faire murir son projet, même s’il l’a finalement réalisé en moins d’un mois ! Le visiteur pourra également voir différentes photographies de Picasso en train de peindre Guernica. Pour la petite histoire, en 1936, Picasso rencontre la photographe surréaliste et militante antifasciste Dora Maar par l’intermédiaire de son ami le poète Paul Éluard. Elle reçoit de l’éditeur Christian Zervos la commande de photographier les états de Guernica en prévision d’un numéro spécial de la revue Cahiers d’art consacré au futur chef-d’oeuvre.

Pablo Picasso Portrait de Dora Maar

Pablo Picasso, Portrait de Dora Maar, 1937
Huile sur toile 92 x 65 cm Musée national Picasso-Paris
Dation Pablo Picasso, 1979. MP158
© Succession Picasso
Cliché : RMN-Grand Palais (Musée Picasso-Paris) / Jean-Gilles Berizzi
Fichier RMN : 15-631360

 

Véritable outil de propagande contre la lutte anti-fasciste Guernica connait immédiatement un succès retentissant. Quand la guerre est finie, Picasso adhère au Parti communiste français. Il incarne désormais l’artiste engagé pacifiste, figure qui inspirera tous les militants pour la paix dans le Monde. Guernica est devenue un symbole universel de lutte contre la barbarie.

Aujourd’hui encore Guernica continue de fasciner les foules probablement parce qu’elle est à la fois brillante sur le plan artistique et technique — qu’on admire ses volumes, son dynamisme, l’éclatement et la déstructuration des figures propres au cubisme — et également sur le plan politique : le massacre des innocents de Guernica est une absurde folie meurtrière qui se répètera à l’envi avec la Shoah, les massacres durant la guerre de Corée dans les années cinquante ou encore pendant la guerre du Viêt Nam ensuite…
Véritable icône de l’art moderne, Guernica n’a pas fini de faire parler d’elle en France malgré son absence !