La revue littéraire et artistique

Le sang et le pardon, Nadeem Aslam

À Zamana au Pakistan la violence est normale. Pourquoi ?

Comment peut-elle être banale ?

On ne s’étonne plus du tout d’entendre qu’un illuminé s’est fait sauter dans une mosquée.

On ne s’étonne plus de savoir qu’un frère a tué sa sœur parce qu’elle fréquentait furtivement son voisin.

Les Pakistanais semblent résignés à ce que la sauvagerie menace toujours leur existence.

Les Occidentaux paraissent habitués à voir le sang versé chaque jour au Pakistan, pour peu qu’ils s’y intéressent.

À Zamana pourtant, dans cette épopée que raconte Nadeem Aslam, Pakistanais d’expression anglaise, un couple d’architectes cinquantenaires, Nargis et Massud, savent saisir la beauté du monde. La nature, flore ou faune, inspire les artistes : oiseaux, fleurs, papillons et les livres, photographies, objets d’art, forment un univers chatoyant et raffiné dans lequel évolue le couple.

Mais depuis un certain temps, une voix s’élève du haut des minarets de Zamana et dévoile les terribles scandales de ses habitants. Dans un pays où le moindre manquement aux strictes règles de la charia peut entraîner la pendaison pour blasphème, dans un pays où les chrétiens sont persécutés et où la veuve d’un martyr n’a pas le droit de se remarier et encore moins d’avoir un amant, il est dangereux d’entendre des vérités qui dérangent.

Le sang et le pardon est un hommage tragique à Massud tué lors d’une fusillade qui éclate entre des tueurs pakistanais et un espion américain. Le sang et le pardon, c’est aussi le destin pathétique de sa femme Nargis qui est sommée par un officier des services de renseignements pakistanais de pardonner publiquement l’Américain en échange de privilèges secrets accordés au Pakistan. Dans ce pays, il n’est pas rare qu’on achète le silence des familles de victimes en échange d’argent ou de visas délivrés pour des pays occidentaux. On découvre la répugnante hypocrisie des autorités, qui à la fois exhortent les foules à fouler au pied le drapeau américain et qui subrepticement vendent leur âme au diable en échange de quelques roupies.

L’histoire, c’est celle d’un pays qui se déchire de l’intérieur, en proie à l’hystérie religieuse et collective, un pays pauvre, une terre hallucinée et folle. C’est l’histoire du « pays des purs » entaché du sang de ses fils, sacrifiés pour un combat qui les dépasse. Un combat pour le Cachemire, un combat pour rien.

C’est l’histoire d’un pays. C’est celle d’une femme apparemment quelconque, Nargis,  chrétienne qui se fait passer pour une musulmane et dont le mari est mort alors qu’elle ne lui a jamais révélé qu’elle mentait et s’appelait en réalité « Margaret. » L’auteur a choisi cette femme, mais elle aurait tout aussi bien pu être une autre femme. Une fausse musulmane qui renie ses origines pour avoir la paix.

Interviennent Helen, la protégée chrétienne de Nargis, son père veuf, conducteur de rickshaw, lequel entretient une liaison secrète avec la fille de l’imam de Zamana.

Et enfin surgit Imran, jeune Cachemiri au passé douloureux et mortifère, joueur de santûr, jeune homme amoureux de la belle Helen, épris de justice, solitaire et fougueux, il apportera espoir et renaissance à Helen et Nargis.

Le sang et le pardon, ce sont les destins croisés de protagonistes chrétiens et musulmans qui fuient la désolation et le malheur, tentent de gagner un paradis terrestre sur une île désolée loin de tous. Mais la voix du muezzin est si proche…

Un peu d’espoir transparaît timidement dans ce texte, notamment grâce aux femmes dont le courage exemplaire est galvanisant ! Les amants s’aimeront toujours, les amants se cacheront encore et ils graveront à jamais leur nom dans les arbres. La beauté naît aussi quand sont cités des ghazal perses et indiens qu’on imagine déclamés à haute voix et accompagnés du son languissant du santûr

Que le vent déverse ses couleurs
Sur les fleurs prêtes à éclore
Oh, mon amour, reviens à présent
Pour que commence enfin le printemps

Le sang et le pardon est un texte intéressant d’un point de vue géopolitique, mais je n’ai pas réussi à m’attacher aux personnages parce qu’ils me semblent trop manichéens. Aslam est un bon journaliste, un bon professeur, mais pas un écrivain marquant : il n’a pas créé une prose reconnaissable entre toutes. J’ai déjà lu mille fois ce type d’aventure conté avec ce ton un peu ampoulé : chez Yasmina Khadra, chez Naguib Mahfouz, ou encore chez Tahar ben Jelloun. L’extrémisme religieux, l’amour interdit, la haine, la quête de pouvoir, la corruption au sein des élites politiques, encore et toujours. J’en suis écœurée. Je sais que l’auteur raconte ce qu’il connait, mais l’ensemble m’a paru un peu stéréotypé. Disons, que ce texte est encore trop politiquement correct, trop mièvre aussi par moment à mon goût.

L’écriture est fluide et agréable, mais il manque le petit quelque chose en plus qui aurait pu m’enthousiasmer ! Pour moi, c’est un livre qui s’adresse à un public bien précis et qui a des attentes fortes en terme de sentimentalisme : c’est joli, mais trop prévisible !

Le Sang et le Pardon de Nadeem Aslam, traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli, Éditions du Seuil.

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