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Zao Wou-Ki, l’espace est silence

Cela faisait quinze ans que l’on n’avait pas exposé Zao Wou-Ki à Paris. Jusqu’au 6 janvier 2019, le musée d’Art moderne présente une quarantaine d’œuvres grand format de l’artiste —  ainsi qu’un ensemble d’encres de Chine jamais exposées encore. Zao Wou-Ki est né en 1920 à Pékin et son nom signifie « sans limite », quel destin l’attend !  Il meurt en 2013 et reste tellement présent dans les cœurs que j’ai l’impression de le voir vivre encore. Sa peinture fait entendre sa voix pour l’éternité dans le silence du temps qui s’écoule.

Zao Wou-Ki est considéré comme un peintre abstrait. C’est vrai que ses toiles géantes le sont généralement. Même si de temps à autre un petit élément figuratif surgit de façon inattendue dans une nature chatoyante et mouvante. Au musée d’Art moderne on peut contempler la création intitulée « Le vent pousse la mer » (2004) sur laquelle apparaît en bas à droite une petite embarcation ballottée dans les flots d’un océan déchaîné qui ne sont pas sans me rappeler ceux de William Turner, celui qui peignait le « rien » (Lawrence Gowing).

On ne sait plus vraiment si Zao Wou-Ki peint le vide ou la matière, l’espace ou le détail. Les sons et l’espace se dilatent, ce qui est formidable puisque l’on ne sait plus si la peinture est silencieuse ou saturée de bruits. Zao Wou-Ki a été influencé par le poète Henri Michaux qu’il rencontre en 1949 et avec qui il restera ami toute sa vie, ainsi que par le compositeur Edgar Varèse, découvert en 1954. Zao Wou-Ki est entouré de musique et de poésie cela se sent quand on regarde ses peintures. Henri Michaux a écrit des vers sublimes inspirés par les toiles de l’artiste chinois : Lecture de huit lithographies de Zao Wou-Ki sont huit textes succins écrits en 1950 pour accompagner les lithographies du jeune peintre chinois. Zao Wou-Ki lui rendra hommage à son tour en lui dédiant plusieurs peintures. Quant au musicien Edgar Varèse, qui a eu une influence majeure sur Zao Wou-Ki, il sera mis en avant en 1964 dans une peinture-éloge intitulée « Hommage à Edgar Varèse ». Je trouve magnifique que des artistes puissent se reconnaître à ce point et faire se répondre les arts.

La peinture de Zao Wou-Ki se regarde de loin à la manière des toiles impressionnistes, l’ensemble constitue un tout harmonieux qui semble être une synesthésie : un aplat rouge, un aplat jaune, un petit pan de mer bleu et tout cela, c’est de la lumière décomposée, toutes ces couleurs sont comme des sons et comme des sensations… Tout cela est harmonieux et chantant, se reconstruit à l’infini à la manière de reflets mirifiques sur du sable irisé.
Le spectateur observe par exemple de loin « Quadriptyque » (1989-1990) et voit globalement un fond jaune avec des motifs végétaux. D’abord, il fige sur sa pupille quelque chose de luminescent et de plaisant. Le visiteur se rapproche petit à petit et stupeur, il découvre une multitude de points colorés minuscules : ce jaune-là n’est pas un jaune tout plaqué sur le papier ! Ce jaune, comme un nuage, est en réalité constitué de milliers de points colorés, qui s’assemblent, s’influencent et forment un ensemble cohérent ! Pourtant, ce sont des points qui, observés de façon rapprochée, forment mille entités autonomes ! C’est vraiment intéressant de comprendre que la peinture de Zao Wou-Ki peut être vue de deux façons : de loin, comme un panorama, et de près comme un microcosme, pour faire surgir une infinité de points colorés. C’est stupéfiant de voir la multitude de couleurs utilisées pour former des grandes bandes chaudes et parfois rassurantes de couleurs qui sont faussement monochromatiques.
L’artiste aime la matière — regardez bien certaines épaisseurs de peinture noire sur les toiles — il joue avec les couleurs, mais aussi avec les textures : tantôt un trait unique et furtif traverse la toile, tantôt un paquet de peinture est jeté là et épaissit le papier. Les aplats de noir sont envoûtants comme le seront ceux de Pierre Soulages. La peinture du maître est belle parce qu’elle ne se prête pas, à mon sens, à des lectures scientifiques ou théoriques fatigantes. Elle plait aux sens  parce qu’elle ne représente que peu d’éléments figuratifs — même si de temps à autre on croit voir surgir un idéogramme chinois ou un bateau comme on l’a dit. Cette peinture rend hommage à la couleur pour elle-même et à la lumière.

Zao Wou-Ki a été influencé par la peinture impressionniste, c’est pourquoi il privilégie la sensation subjective à l’imitation. Les contours sont flous, seules les impressions comptent. Le maître chinois a célébré l’influence que Monet a eu sur sa propre oeuvre dans son triptyque « Hommage à Claude Monet » (février-juin 1991). Les formidables couleurs employées sur ce tableau rappellent assurément celles utilisées pour peindre les célèbres « Nymphéas ». Les deux peintres posent sur la toile la lumière et surtout la façon particulière dont celle-ci habille la nature. Les deux hommes ont ceci de commun qu’ils ne peignent pas les choses : ils peignent une lumière sur les choses, ils transmettent l’impression particulière qu’ils ont quand une lumière, cinglante ou légère, selon un angle particulier, selon l’heure du jour ou de la nuit tombante, selon la saison, caresse les contours, les rend flous et instables tels des mirages.

Je suis allée dans la foulée voir l’exposition au musée de l’Orangerie consacrée aux « Nymphéas » de Monet et à leur influence sur la peinture américaine abstraite des années cinquante notamment. Lorsque Zao Wou-Ki s’installe à Paris en 1948, c’est New York le lieu phare où se crée l’art contemporain. Les artistes américains se font remarquer avec leurs expérimentations avant-gardistes. Zao Wou-Ki a été influencé par Monet, lequel a inspiré des gens comme Pollock par exemple… Zao Wou-Ki a été influencé par Jean-Paul Riopelle, lequel aimait aussi Monet… Zao Wou-Ki a été inspiré par l’abstraction américaine… Tous ces artistes ont inventé un art moderne, éloigné des carcans habituels dans lequel s’auto-emprisonnait depuis trop longtemps la peinture naturaliste. La peinture abstraite — qu’elle soit française, américaine ou sino-française — n’a pas de limite : elle figure l’espace qui n’a, par définition, pas de fin ; elle figure le temps qui est espace, elle figure la musique dont les sons font échos aux confins de l’univers, elle figure le silence qui est apaisement et immobilisation du temps, donc qui est qu’en même quelque chose puisqu’il a besoin d’une mise en arrêt — donc d’un mouvement ! — pour exister. La peinture abstraite aime la matière auto-suffisante. Elle existe pour elle-même comme existe le son pur. Elle aime aussi le mouvement et l’occupation de l’espace.
La grandeur des toiles peintes permet aux artistes modernes de se libérer complètement et de faire vivre l’encre sans limite ; l’artiste peut se déployer et « se promener dans [son] propre tableau » comme Zao Wou-Ki le disait lui-même. L’artiste abstrait se libère du monde matériel et du cadre étroit de la toile classique, limitée et contingente. Justement je considère que la peinture chinoise, surtout la calligraphie est abstraite par essence et l’est depuis toujours.

Je sais que Zao Wou-Ki, qui se fera naturaliser français, n’aimait pas que l’on cherche des échos à la peinture chinoise dans ses toiles, mais tout de même, quelques éléments de son abstraction sont indéniablement chinois ! Son regard sur le temps n’est pas occidental. On dirait qu’une chose et son contraire sont vrais : le silence et le bruit sont similaires. Sa peinture rejette la philosophie cartésienne occidentale pour figurer la pure sensation, propre à une esthétique extrême-orientale qui valorise la beauté plus que la froide raison. La philosophie taoïste, l’un des trois piliers de la pensée chinoise, me semble prégnante dans l’oeuvre globale de Zao Wou-Ki, surtout dans les belles encres réalisées dans le cadre d’un projet pour le rideau de scène de l’opéra de Pékin et qui sont présentées pour cette exposition temporaire au musée d’Art moderne de Paris. Les encres de Zao Wou-Ki sont très libres et spontanées, elles sont des traits furtifs, éphémères et fulgurants. Art classique chinois, noble par excellence, la calligraphie opère la fusion entre le peintre et la toile qui ne font plus qu’un, sensuellement. Les encres sont une matière jetée sur la toile comme le seront les jets de peinture de Pollock, auto-suffisants.

L’exposition organisée au musée d’Art moderne par les commissaires François Michaud et Erik Verhagen, est intelligemment orchestrée. J’ai été notamment marquée par les encres en noir et blanc de Zao Wou-Ki qui semblent à la fois des esquisses aux toiles colorées colossales et un aboutissement ce celles-ci. C’est habile de les avoir placées à la fin de l’exposition, parce qu’elles remettent tout en question : la couleur n’est pas l’aboutissement de l’Art, c’est la sobriété qui l’est. Il semblerait qu’il soit tout aussi difficile de peindre le noir et blanc que la couleur, le silence que la musique. Le noir et blanc semble la conclusion du travail de toute une vie, le retour au néant, à la vie avant la vie où le vide importe autant que le plein. C’est l’éternel retour, un cercle sans fin. Personnellement, les encres m’ont enchantée car elles incarnent l’élégance à son paroxysme. Tout est dit, tout est jeté sur le papier avec assurance.

Zao Wou-Ki, « L’espace est silence » jusqu’au 6 janvier 2019 au musée d’Art moderne.

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2 réponses à “Zao Wou-Ki, l’espace est silence”

  1. Maria Battaglia

    j’ai eu la chance de voir une expo de Zao Wou-ki au musée de l’Hospice saint roch à Issoudun, j’irai à celle de Paris qui est sublime!

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