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Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet

L’exposition dirigée par Cécile Debray, directrice du musée de l’Orangerie, propose de montrer comment la peinture impressionniste française — en l’occurrence comment Monet — a influencé les maîtres de l’art moderne américain, les pionniers d’un art abstrait, dans les années cinquante. C’est en 1955 que l’un des grands panneaux des Nymphéas rentre au Museum of Modern Art de New York grâce à Alfred Barr, historien d’art. C’est le début d’une révolution artistique.

Quelques œuvres tardives de Monet ainsi qu’une vingtaine de peintures d’artistes américains comme Jackson Pollock, Mark Rothko, Barnett Newman, Clyfford Still, Helen Frankenthaler, Morris Louis, Philip Guston, Joan Mitchell, Mark Tobey, Sam Francis, Jean-Paul Riopelle ou encore Ellsworth Kelly sont exposées à l’Orangerie.

L’intérêt de cette exposition est de faire dialoguer les œuvres entre elles, de faire coexister des toiles qui n’avaient jamais été exposées ensemble, et de proposer une nouvelle lecture des Nymphéas. Il est fascinant donc de voir juxtaposés sur un même espace Le Saule pleureur de Monet (1920-1922) et la composition picturale Sans titre de Jean-Paul Riopelle (réalisée vers 1953). Cet heureux rapprochement scénique permet de prendre conscience que Monet a été à l’avant-garde de l’abstraction qu’il initie presque trente ans avant sa naissance. Chez Riopelle, les couleurs vives et explosives produisent une formidable impression musicale, on a l’impression que sa peinture est une retranscription picturale d’une étrange symphonie. Chez Monet, les couleurs lumineuses et fabuleuses rendent la toile iridescente et cristalline. La vue se brouille, on voit les couleurs, elles se mélangent, on crée une nouvelle oeuvre qui est une synthèse de celles de Riopelle et de Monet, et cela donne une impression mouvante et musicale : c’est l’abstraction.

Si la peinture impressionniste et la peinture abstraite se font écho, c’est parce qu’elles ont ceci de commun de refuser les codes classiques, à savoir la copie du réel, la volonté d’imiter la nature, et de l’embellir. Ni Monet, ni l’école abstraite ne se contentent de reproduire la vie : ils donnent leur chair et leur sang, ils peignent avec leurs tripes. Qu’il s’agisse donc de Monet, de Pollock ou encore de Joan Mitchell (qu’on s’intéresse à la toile Sans titre de 1964), ils peignent la sensation. Un amas bleu, un pan jaune, une tache noire… Qu’est-ce ? Une impression fugace : le ressenti subjectif de l’artiste à un moment unique, perdu, révolu, émouvant. Dès lors, la peinture qui n’est plus une pâle copie de la réalité, la transfigure pour donner vie à un monde unique. Car après tout, c’est ce que l’artiste sait faire de mieux : inventer.
L’abstraction privilégie la couleur comme matière qui se suffit à elle-même, elle encourage la pulsion et l’élan vital, plutôt que le contrôle que prônait un académisme rigide. L’enchevêtrement des traits de pinceau, propre à l’abstraction, est une invitation à la danse, à la libération de tout le corps, lequel ne fait qu’un avec sa toile. L’art moderne affranchit l’individu des contingences matérielles, le pousse à plus de spontanéité, le transcende et l’émancipe.

Ici, j’ai envie de mentionner l’exposition « Zao Wou-ki, l’espace est silence » qui a lieu en ce moment au Musée d’Art moderne de Paris et que j’ai vue — pur hasard, mais qui fait bien les choses — avant celle à l’Orangerie. Le peintre chinois admirait Monet, et lui a rendu hommage dans une immense huile sur toile intitulée Hommage à Monet (1991) ;  la couleur et la lumière semblent prêtes à percer la toile pour surgir merveilleusement et se déverser dans notre monde. La peinture de Zao Wou-ki, abstraite et éblouissante, aurait-elle a son tour été inspirée par celle des peintres américains de l’abstraction qui admiraient eux aussi Monet ? Sans doute, même si cela n’est pas suggéré à l’Orangerie et c’est normal. Je pense aussi aux Encres de Zao Wou-ki qui ne sont pas sans me rappeler les traits de pinceaux abstraits et fugitifs de Pollock, ses traits sont francs et vifs, tranchants et sublimes.
Je salue aussi le travail de la New-yorkaise Helen Frankenthaler dont on peut découvrir à l’Orangerie l’acrylique sur toile Riverhead peinte en 1963. Ses amples motifs colorés obtenus grâce à de la peinture qu’elle verse directement sur la toile au sol  — sa technique s’inspire de celle de Pollock, le dropping — m’évoquent à la fois ceux de Monet, coloriste hors pair, puis de Zao Wou-Ki. Que chacun établisse à sa guise des parentés entre les artistes, pourvu que l’Art vive !

La peinture abstraite est un art en mouvement.
La toile se métamorphose suivant l’angle selon laquelle on l’observe.
La toile évolue au prisme de  la lumière à laquelle on l’expose.
Enfin, la toile change suivant notre humeur : les plages de couleurs s’animent et nous emportent dans un tourbillon magique ou nous font sombrer dans la folie…

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet. Jusqu’au 20 août 2018 à l’Orangerie.

 

2 réponses à “Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet”

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