La revue littéraire et artistique

Yu-Ichi Inoue 井上有一 1916-1985-書の解放- La calligraphie libérée

Yu-ichi Inoue, © UNAC TOKYO photo: Tokio Ito

Je viens de voir pour la première fois les quelques 75 encres du maître japonais Inoue à la Maison de la Culture du Japon. Ce qui m’a complètement fascinée ça a été l’idée que les kanji chinois — signes-idées basiques permettent en partie d’écrire le japonais — ont à la fois une valeur lexicale (le caractère 月 par exemple signifie « lune » ), mais possèdent aussi une valeur intrinsèque. Je veux dire par là que les signes n’ont pas qu’une simple fonction de désignation, ils ont une existence en soi : on peut leur attribuer un son, une couleur, une identité. Je ne connais pas du tout le chinois ou le japonais, mais je pense que mon cœur est sensible à cette idée qu’un idéogramme puisse avoir — et ce au-delà même de tout signifié (sens du mot) —  un signifiant (support matériel du sens, ici l’idéogramme lune 月) qui le rend unique. En ce sens les kanjis que manipule Inoue ont des fonctions magiques puisqu’ils se suffisent à eux-mêmes et qu’avant tout ils ont une couleur particulière, une tessiture. Ils indiquent qu’un sens profond existait dans chaque forme de vie avant qu’on la désigne du doigt et qu’on lui donne un nom. Le mot n’est que la traduction musicale d’un concept abstrait. La musique orale préexiste à la langue écrite. J’associe donc le travail de Inoue à de la musique : les idéogrammes calligraphiés ont des fonctions incantatoires : je devine qu’en les prononçant à haute voix, ils permettent la transe ou l’invocation d’esprits. Le langage préexistait aux Hommes, ils l’ont reçu de la nature.

Ce que j’ai aimé aussi, outre la dimension cultuelle des idéogrammes qui, libérés de toute fioriture, laissent émaner toute leur puissance magique, c’est la dimension honorifique des œuvres du maître japonais.
Plusieurs créations renvoient à des événements historiques et choquants qui ont marqué le calligraphe. Je mentionne ici l’un des plus tristement célèbres, le bombardement de Tokyo en 1945 par les B-29 américains. Inoue, instituteur, tombe dans le coma dans l’école et échappe miraculeusement à la mort. Lorsqu’il se réveille, il apprend que 100 000 personnes sont mortes : enfants, mères, femmes, vieillards, tous brûlent et s’amalgament hideusement. De cet épisode terrible, traumatique, absurde et cruel, il tire l’une de ses plus fascinantes créations : « Ah ! L’école primaire de Yokokawa » où l’on constate le passage d’une écriture uniquement en caractères chinois à une autre mélangeant ces kanjis avec le syllabaire japonais que l’on nomme hiragana. Les kanjis (représentant l’ancestral, l’art chinois académique figé dans un passé hiératique) et les hiraganas (symbolisant peut-être l’Histoire japonaise en train de s’écrire) forment un tout compact, confus, douloureux, sanglant : à la manière des corps détruits, et comme un ultime hommage aux victimes de la guerre, Inoue trace inlassablement des dizaines de sons-mots qui sont autant de représentations imagées des victimes de l’holocauste.

Yu-ichi Inoue, Ah Yokokawa Kokumin-gakkô o Ito

Yu-ichi Inoue, Ah Yokokawa Kokumin-gakkô (Ah ! L’école primaire de Yokokawa), 1978, The Museum of Modern Art, Gunma, © UNAC TOKYO, photo : Tokio Ito

Si les calligraphies de Inoue peuvent paraître mortifères, elles ne le sont pas à mes yeux. Elles rendent compte des choses telles qu’elles sont. Elles n’invitent pas au désespoir, mais à la sagesse bouddhiste de calme et d’introspection, de distanciation avec le monde matériel. D’ailleurs, sentant la fin de sa vie proche, Inoue malade et fatigué, trace de belles stances introspectives et testamentaires inspirées du bouddhisme zen et des poètes classiques chinois. Dénuement et pureté du trait sont de rigueur comme l’est la littérature bouddhiste.

La modestie et la simplicité de l’oeuvre de Inoue m’ont touchée, la richesse de son travail ne mérite pas de raccourcis simplistes et de conclusions hâtives. Je recommande vivement la visite de l’exposition à ceux qui ont besoin d’apaisement et de sérénité. Les calligraphies sont simples et flattent les sens plus que la raison. Le noir, qui rappelle celui de son contemporain Pierre Soulages, est profond et abyssal… Comme on aimerait s’y plonger, s’y couler.

Exposition – Du 14 juillet au 15 septembre 2018 à la Maison de la culture du Japon de Paris

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