La revue littéraire et artistique

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres de Emil Ferris

Karen Reyes vit à Chicago à la fin des années soixante. Fanatique de loup-garous, de goules et de créatures infernales en tous genres, l’enfant surdouée se rêve en monstre ; elle semble se reconnaître parmi les figures oubliées et haïes, celles que l’on met au placard et au cimetière, celles que l’on invoque pour jouer à se faire peur, à se faire mal.
Le jour de la Saint-Valentin, la voisine de Karen, la pâle et tragique Anka Silverberg, se tire une balle en plein cœur. Karen décide d’enquêter, elle ne croit pas au suicide de la belle, c’est ce qu’elle raconte dans son journal intime. Car les monstres sont tapis dans l’ombre, on les croise tous les jours : les Nazis, les mères maquerelles, les voisins, et surtout les monstres qui se tapissent au fond de notre cœur. Les monstres sont tout autour de nous :  l’enfer, c’est les autres, partout, toujours. Anka est une victime de plus de ces monstres ordinaires.

C’est monstrueusement lumineux sur le fond et sur la forme. Et je me suis attachée aux protagonistes, j’ai le sentiment de les connaitre. J’adore cette petite fille géniale, courageuse et féministe et son frère pittoresque et ténébreux, ces putains peinturlurées et ces artistes torturés. Roman de la ségrégation, de la misère sexuelle, de la folie et de la solitude, Emil Ferris donne voix aux figures marginalisées, aux oubliés qu’elle met en scène dans ce conte sociologique. La beauté surgit de la dichotomie entre la misère noire dans laquelle évoluent les personnages principaux, et la poésie avec laquelle Karen pose son regard sur le monde, tendrement, comme pour le protéger.

Cette oeuvre magistrale, déjà culte, m’a procuré une joie intense :  le roman d’Emil Ferris est à la fois expressionniste, drôle, tourmenté et fantastique.  La technique employée — l’ensemble est réalisé au stylo bic sur un cahier d’écolier ! — est particulièrement originale et donne toute sa force à cette création. Les émotions sont saisies sur le vif : on va à l’essentiel, les dessins sont vivants, on a l’impression qu’ils sont prêt à nous happer et nous entraîner de l’autre côté du miroir ! C’est une mise en abyme permanente qui opère.

C’est de la grande littérature, celle qui vous coupe le souffle, celle dont vous parlez autour de vous, celle qui vous réconforte, vous donne envie d’aimer la vie. Pourquoi ? Parce ce roman graphique est unique, c’est du jamais vu, l’Américaine Emil Ferris écrit comme elle dessine et colorie comme elle regarde le monde : avec une lucidité stupéfiante et pas un mot de trop ! Décidément, les éditions Monsieur Toussaint Louverture savent dénicher les talents.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris. Traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa. Lettré à la main par Amandine Boucher et Emmanuel Justo. Photogravure par Jimmy Boukhalfa.