La revue littéraire et artistique

Jakuchū : Le Royaume coloré des êtres vivants

Itō Jakuchū, Vieux pin et phénix
blanc, 1765-1766, Tōkyō, Musée des
collections impériales (Sannomaru
Shōzōkan), Agence de la Maison impériale

Je viens de voir la fabuleuse exposition organisée au Petit Palais sur le thème « Japonismes 2018 » et qui se déroule jusqu’au 14 octobre 2018.

Jakuchū (1719-1800) est probablement le plus connu des artistes japonais de la période d’Edo (1603-1867). Le colossal ensemble de trente rouleaux intitulé Images du royaume coloré des êtres vivants (Dōshoku sai-e) appartient à la collection de l’Agence de la Maison impériale du Japon ; il n’a quitté le Japon qu’une fois en avril 2012 en raison de sa fragilité, pour être présenté à la National Gallery de Washington. On raconte que les Japonais eux-mêmes se déplacent  actuellement à Paris au Petit Palais pour y admirer les rouleaux.

Je m’incline humblement devant Jakuchū, artiste de grand talent, qui a su peindre avec une finesse remarquable une faune et une flore bigarrées, chatoyantes et parfois incandescentes. L’artiste, grossiste en légumes de profession, n’a pas bénéficié d’une éducation artistique, cet autodidacte à l’œil acéré, comme touché par la grâce divine, a pourtant peint une oeuvre d’une beauté à couper le souffle. C’est à l’âge de quarante ans  en confiant son entreprise à son frère, qu’il peut s’adonner librement à la peinture et produit dès lors un bestiaire plus vrai que nature.

Aya Ōta, conservatrice en chef du Musée des collections impériales de Tōkyō et Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises au musée Cernuschi, musée des Arts de l’Asie de la Ville de Paris, ont élaboré une mise en scène esthétique et raffinée à l’image de l’Art de Jakuchū : le visiteur emprunte un long corridor bordé de kakemonos colorés reprenant les éléments de la peinture de Jakuchù. Cela n’est pas sans évoquer l’entrée d’un temple bouddhiste japonais, en effet, il semblerait que l’on pénètre dans le « saint des « saints ». Le voyage symbolique qui conduit le visiteur du monde réel vers le « monde flottant » s’effectue en empruntant cette allée lumineuse et solennelle.
Et puis, on se déplace doucement pour atteindre la pièce principale, celle où sont exposées de façon circulaire les trente peintures peintes sur soie. La technique d’origine chinoise consiste à colorer par endroits le revers de l’œuvre afin de moduler l’intensité chromatique sur la soie.

Je salue la précision du trait, tantôt épais, tantôt à peine esquissé, délicat. J’admire aussi le méticuleux travail de coloriste de l’artiste : pas une feuille d’érable ne présente la même nuance de rouge, mais quelle patience ! J’applaudis l’utilisation de l’ocre qui donne l’illusion de la feuille d’or sur la soie. Je remarque le blanc irisé, presque lumineux, des plumages d’oiseaux de paradis ; l’impression d’immersion est saisissante aussi : tout un microcosme marin prend vie sous le pinceau du génie : un poulpe curieux émerge et observe des poissons aux mille éclats et aux formes variées ; un phénix majestueux semble renaître de ses cendres pour l’éternité — si son ramage a la beauté de son plumage, le monde peut bien cesser de tourner. Sur un autre rouleau, quels drôles de petits coquillages luisants et multicolores s’entremêlent comme des perles jetées sur la table pour être tissées ?
Qui ne perçoit le détail, ne comprend notre monde.
C’est ce que semblent signifier les trois divinités hiératiques de la Triade bouddhiste de Śākyamuni qui occupe tout un pan de mur au Petit Palais. Jakuchū qui était très croyant, a offert la triade au monastère Shōkoku-ji (Kyōto) auquel il était attaché en raison de son amitié avec le moine érudit Baisō Kenjō. Cette triade est placée face aux rouleaux comme pour superviser l’ensemble du « royaume coloré des êtres vivants ». Les saints posent un regard bienveillant sur notre monde passé, présent, futur et s’en déclarent les gardiens sacrés.

Environ 250 ans après que Jakuchū l’a peint, ce chef-d’oeuvre a retrouvé tout son éclat grâce à un méticuleux travail de restauration qui a duré six ans. Les couleurs sont toujours aussi vives, les plumes toujours aussi chamarrées, le plaisir toujours intact.

Jakuchū (1716-1800), Le Royaume coloré des êtres vivants, Petit Palais jusqu’au 14 octobre 2018.

 

 

 

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