La revue littéraire et artistique

Le Sillon, Valérie Manteau, Le Tripode, Prix Renaudot

              Symbole de vie et de prodigalité, le sillon renvoie aussi à l’idée de propriété, de patrimoine enraciné dans le sol. Et qu’est-ce qu’un patrimoine enraciné dans le sol pour un esprit nationaliste prompt aux raccourcis sinon l’émanation de l’identité d’un peuple et à travers lui d’une nation toute entière. Il suffit de nous chanter intérieurement les paroles de La Marseillaise pour que le sillon nous apparaisse sous les espèces d’un réceptacle macabre destiné à récolter le « sang impur » des ennemis de la Nation. Notion ambivalente et symboliquement chargée, donc, que le sillon dont Valérie Manteau s’emploie dans ce nouveau roman aux faux-airs de documentaire paru aux éditions Le Tripode à nous faire entrevoir le double tranchant.

              L’histoire se passe à Istanbul où vit la narratrice, une française trentenaire derrière laquelle il est difficile de ne pas voir un double de l’auteure elle-même. Ce pays dont elle n’a au départ qu’une connaissance sommaire car perçu uniquement à travers le prisme des médias français, prend peu à peu consistance dans son discours au fil des pages qui retracent son existence sur place, ses errances, ses rencontres, les évènements politiques dont elle a été témoin depuis son arrivée.
Dans un pays comme la Turquie écartelé entre Turcs, Kurdes, Arméniens, Grecs et Alévis, les velléités indépendantistes des uns, les revendications nationalistes des autres ‒ la question des minorités étant l’une des principales pierres d’achoppement de la négociation entre la Turquie et l’Union Européenne ‒, la question de l’identité nationale est particulièrement sensible.

              Tout aussi sensible est la question de la reconnaissance du génocide arménien perpétré en 1916 par les Jeunes-Turcs alors au pouvoir. Toute attaque à son encontre, en fait toute contestation un peu trop virulente des atteintes aux libertés fondamentales et autres abus du régime en place, fait encourir à son destinateur des peines de prison au titre de l’article 301 du Code pénal turc, voire pire. Ainsi du sort réservé à l’Arménien Hrant Dink, rédacteur en chef de l’hebdomadaire turco-arménien Agos recueillant des témoignages sur le parcours de ceux que l’on appelle les « résidus de l’épée », soit les rescapés du génocide. En levant l’omerta qui règne autour du génocide arménien, Hrant Dink s’attire la haine des nationalistes turcs. Le 19 Janvier 2007, il est assassiné en pleine rue devant les locaux de son journal d’une balle dans le dos.

              Le Sillon, traduction française d’Agos (le mot existe aussi bien en turc qu’en arménien), du nom du journal de Hrant Dink, se veut une enquête sur ce personnage emblématique du combat mené par les Arméniens de Turquie pour la Mémoire. Tout part de la question suivante : comment expliquer la quasi indifférence de la France et du reste du monde face à l’assassinat de Hrant au regard de l’élan de solidarité international suscité par l’attentat de Charlie Hebdo ? « Je regarde les photos du pont du Bosphore, dès le lendemain drapé aux couleurs de la France, toujours la même solidarité à sens unique. ». Loin de dissimuler la dimension profondément engagée de ce texte, le détour par la fiction est un moyen pour l’auteure de débrouiller le rapport intime qu’elle entretient avec son sujet.

              À la fois en porte-à-faux avec l’Union Européenne et la France chez qui elle dénonce un certain attentisme vis-à-vis de la situation en Turquie, la protagoniste est également « à côté de la plaque » aux yeux de certains de ses amis Turcs qui lui reprochent plus ou moins explicitement son « européanisme ». Après tout, elle n’est qu’une touriste occidentale qui cherche à s’approprier une réalité qui n’est pas la sienne selon une approche forcément biaisée. En interrogeant son propre rapport à la Turquie, Valérie Manteau explore la permanence des préjugés, des incompréhensions et des clivages de part et d’autre de l’espace Schengen qui maintiennent la Turquie à distance respectueuse de l’Europe. « La différence entre l’Orient et l’Occident, écrit Hakan Günday, c’est la Turquie. Je ne sais pas si elle est le résultat de la soustraction, mais je sais que la distance qui les sépare est grande comme elle. »

              Il n’est pas jusqu’à son couple (la protagoniste vit en concubinage avec un Turc) dont la mésentente ne semble vouloir refléter ironiquement l’incompréhension réciproque entre Europe et Moyen-Orient. « Comment veux-tu avoir une relation profonde ‒ élever des enfants, je n’en parle même pas ‒ avec un type qui a grandi sans Peau d’Âne de Jacques Demy, qui ne sait pas qui sont Mary Poppins ni Barbe Bleue. Les contes turcs commencent par la formule “ il fut, il ne fut pas ” ; ça donne une idée du bouillon d’insécurité dans lequel baignent les rêves dans ce pays. ».

 

couverture du livre Le Sillon

Le Sillon, Valérie Manteau, Le Tripode, août 2018.

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