La revue littéraire et artistique

« J’avais un pays autrefois » au Théâtre de l’Opprimé

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Alain, le philosophe, a 46 ans quand éclate la guerre de 1914. Ses élèves rejoignent le front de gré ou de force. Combien en reviendront ?
Alain devance l’appel et s’engage, refusant une passivité qu’il juge coupable. Brigadier au troisième régiment d’artillerie, il rejette toutes les propositions de promotion à un grade supérieur. Au printemps 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot pendant un transport de munitions vers Verdun ; il sera démobilisé quelques mois plus tard.
Vingt-et-une scènes de comédie et Le Roi Pot, écrits en 1916, s’inspirent de l’expérience d’Alain au front ; ils montrent les raisons pour lesquelles l’Homme tantôt subit la guerre, tantôt la provoque.

La pièce « J’avais un pays autrefois » mise en scène par Jean-Christophe Blondel pour la compagnie de théâtre Divine Comédie puise son inspiration dans ce corpus littéraire. Le but est aussi de commémorer le centenaire de la fin de la guerre et les 150 ans d’Alain.

Alain en fin observateur de la société donne à voir des coeurs et des corps qui évoluent dans un sytème absurde qui les annihile, les dénature. Tour à tour pitoyables, émouvants, aliénés, et odieux, les protagonistes de ce drame sont les marionnettes d’une grande machinerie qui les absorbe, d’une guerre infamante qui réifie les Hommes.

Quand on ne peut pas supporter l’autorité de quiconque, deux solutions s’offrent : devenir anarchiste ou prendre le pouvoir.

Victime ou bourreau, patriote ou déserteur, croyant ou infidèle : finalement qu’est-ce qui les oppose fondamentalement ? L’un aurait pu devenir l’autre, il aurait suffi d’un hasard, d’un tout petit concours de circonstance pour qu’un roi naisse soldat, pour qu’un soldat ne se rêve roi.

Guerre ou pas guerre, les textes d’Alain interrogent l’Homme et son rapport au pouvoir : mais que veut-il ? Quel est le sens d’un système politique qui s’instaure ? Alain pose un regard extrêmement critique sur la société de son temps mais tient un discours parfois paradoxal, conjointement cynique (fatalisme, déterminisme, renoncement) et humaniste (élan vers la vie, l’amour, le beau, le savoir).

La scénographie de la pièce est très bien pensée, Jean-Christophe Blondel joue avec l’idée de ring sur lequel évolueraient les différents comédiens. Le principe est simple mais redoutablement efficace : puisque la pièce traite littéralement de la guerre, pourquoi ne pas représenter les protagonistes sur une scène mouvante, en proie à des doutes violents, en combat avant tout avec leurs propres démons intérieurs ? La mise en scène circulaire évoque l’idée que la guerre n’est qu’un immense jeu de cirque, un spectacle mortifère ou chacun teste la puissance de l’autre et donc sa propre force par effet d’identification ou de comparaison. La guerre est représentée comme un jeu pervers, un jeu de dupes et de manipulation : je t’observe, tu me vois, tu me devances, si tu ne me tues pas moi je te tuerai bientôt.
Une simple estrade sur roulettes a été utilisée pour donner l’idée d’un champ de bataille, d’un bureau ministériel, d’une tranchée (les acteurs s’allongent dessous comme pour se protéger des projectiles), d’une piste de danse, d’un quai de gare (en tournant, l’estrade provoque le vertige ressenti lorsque l’on se trouve sur le quai d’une gare et que le train disparait : à ce moment, le vertige nous gagne, on ne sait qui s’en va vraiment, le train ou nous ?).
J’ai trouvé remarquable que cette mise en scène relativement minimaliste — peu de décors, des costumes très simples (un casque de soldat, un balais, un sac…) — soit si immersive ! Les comédiens Constance Gay, Imer Kutllovci, Andrea Nistor et Nicolas Vial, ont assurément beaucoup de talent. Je salue au passage Mohanad Aljaramani (oud, chant, percussion), dont le chant nostalgique et la musique envoûtante confèrent a cette mise en scène aboutie la grandeur solennelle qu’elle mérite. Les acteurs sont concentrés (pendant tout de même 1h45), puissants pendant les monologues, passionnés, et plus que jamais vivants et hurlant qu’ils le sont : refusons la mort et l’oubli.

Vibrant hommage aux sacrifiés de la guerre de 1914-1918, de toutes les guerres, exhortation à la liberté, célébration de la dignité humaine mais humilité aussi face à nos propres peurs, à nos doutes et à notre faiblesse, sont quelque-uns des thèmes fondamentaux de la pièce J’avais un pays autrefois, que je vous encourage à découvrir en avril 2019.

TOURNÉE

– 2018

6 octobre : Mortagne au Perche (61)

10 > 21 octobre : Paris – Théâtre de l’Opprimé 

– 2019

2 avril : Paris – auditorium de la Bibliothèque François Mitterrand 

4 > 6 et 10 > 13 avril : Paris – Théâtre de l’Etoile du Nord

9 avril : Rouen (76) – Centre André Malraux 

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