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« Éblouissante Venise » au Grand Palais : les arts et l’Europe

Il s’agit assurément de l’une des plus belles expositions de la rentrée, « Éblouissante Venise » est à découvrir au Grand Palais jusqu’au 21 janvier 2019.
L’exposition célèbre toute la richesse et l’effervescence artistiques de Venise au XVIIIe siècle, âge d’or de la cité des doges, laquelle rayonne dans toute l’Europe et même au-delà.

Catherine Loisel, conservateur général du patrimoine au musée du Louvre est commissaire de l’exposition. La direction artistique est menée quant à elle par Macha Makeïff, directrice notamment de La Criée, théâtre national de Marseille et cela est particulièrement tangible. La mise en scène est dramatique, en effet, le visiteur, que j’appellerai ici le voyageur a l’impression de se promener dans un théâtre : la disposition des toiles et des objets favorise cette illusion et la musique que l’on perçoit renforce la sensation de rentrer dans une oeuvre. Les peintures se regardent in situ, c’est-à-dire que les toiles prennent en compte le lieu où elles sont exposées, la mise en scène est pensée pour respecter l’harmonie du Grand Palais. L’objectif de la scénographie est de faire renaître la Venise du XVIIIe siècle le temps d’un voyage imaginaire. Ce sont luths, violons, paravents dorés d’inspiration chinoise, meubles imposants, maquettes de palais, reproductions à taille réelle d’animaux exotiques (très à la mode à l’époque), petit théâtre de marionnettes, etc. qui jalonnent ce parcours idéal. Je salue au passage l’artiste contemporaine Isabelle de Borchgrave et ses « Sept robes et trois lustres » dans le style de la fin du XVIIIe siècle : il s’agit de robes suspendues qui semblent danser pour l’éternité, figées à l’ère des fastueuses cérémonies officielles lors desquelles les femmes rivalisaient d’élégance et les dignitaires paradaient dans leurs beaux atours.

Si Venise rayonne au XVIIIe siècle c’est parce qu’elle voit naitre les plus grands virtuoses, qu’ils soient peintres : Canaletto et ses émules « védutistes », Guardi, Ricci, Pellegrini, Piazzetta, Tiepolo, sculpteurs : Antonio Corradini,  Lorenzo Mattielli, Giovani Giuliani ou encore musiciens : Vivaldi, Farinelli, Rosalba Carriera… La crise économique qui sévit à Venise entraine une raréfaction des commandes et immanquablement une diaspora d’artistes vénitiens que de riches mécènes européens sont ravis d’accueillir. Des ces voyages naitront des oeuvres somptueuses : Pelligrini conçoit en Angleterre les décors du théâtre de Haymarket fondé par Charles Montagu et ses amis ; les chanteuses vénitiennes Faustina Bordoni et Francesca Cuzzoni obtiennent à Londres les rôles principaux des opéras de Haendel ; en France Pellegrini réalise le décor de la galerie de la Banque Royale que lui commande le régent Philippe d’Orléans, suscitant la jalousie de peintres français, candidats évincés à la réalisation ; en Allemagne on a aussi de nombreux exemples de l’influence vénitienne sur l’art germanique : Pellegrini s’y rend pour décorer plusieurs salles du château de Bensberg en 1713 ou encore afin d’honorer la commande de deux retables pour l’église Saint-Clément de Honovre ; enfin, en Espagne, citons le séjour de Tiepolo au palais royal de Madrid dont il se voit confier le décor de la salle du trône du palais royal. Bien qu’âgé, il aurait été mal venu de refuser cette commande, ce qui aurait inévitablement entrainé des conflits d’ordre diplomatique entre la République de Venise et le roi d’Espagne. Tiepolo parvient donc, avec l’aide de ses deux fils, à peindre en seulement deux ans une fresque immense intitulée La gloire de l’Espagne, ainsi que deux décors dans l’antichambre de la reine.

C’est donc paradoxalement la chute de la république de Venise qui pousse les artistes à s’exiler et par conséquent à se faire connaitre à l’étranger. La déliquescence progressive de Venise peut être imputée à plusieurs facteurs d’ordre économique et social ; d’une part les descendants de riches familles de marchands s’intéressent plus au jeu, à la fête  et aux catins qu’au commerce, d’autre part, les idées révolutionnaires françaises commencent à faire leur chemin à Venise malgré la censure. La Sérénissime perd sont attractivité commerciale, puis sa puissance diplomatique, elle se fait décadente et ne résiste pas à la campagne d’Italie menée par Bonaparte. En mai 1797 les troupes françaises occupent toute la lagune, le doge abdique, et le Grand Conseil vote sa propre dissolution. Après avoir en partie saccagé la ville Bonaparte cède Venise et ses terres à l’Autriche par le traité de Campoformio.
Le mythe de Venise perdure encore et toujours, ce dont rend compte cette exposition très bien documentée ; si la Venise des doges marque toujours autant, c’est parce qu’elle était à la fois festive (voire comique, qu’on admire les caricatures de Tiepolo présentées au Grand Palais), solennelle, grandiose et cosmopolite. Cet âge d’or que fut le XVIIIe siècle fascine encore et toujours les foules qui cherchent à retrouver une atmosphère joyeuse qu’incarne à lui seul le célèbre carnaval de Venise. C’est parce qu’elle a atteint sont point culminant qu’une civilisation chute, et c’est en tombant qu’elle devient immensément célèbre. Le temps s’écoule lentement, l’Histoire s’écrit et le processus d’idéalisation se met en place. La nostalgie d’une époque que nous n’avons pourtant pas connue nous gagne ; cette exposition réchauffe les coeurs, et fait s’envoler l’imagination !

« Éblouissante Venise » au Grand Palais : les arts et l’Europe au XVIIIe siècle jusqu’au 21 janvier 2019.

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