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Bratislava 68, été brûlant, Viliam Klimáček chez Agullo

Le roman Bratislava 68, été brûlant publié initialement en Slovaquie en 2011 est le premier texte de Viliam Klimáček traduit en français. Il s’agit d’un roman magistral qui m’a bouleversée à plusieurs reprises. Saluons l’important travail de Richard Palachak et de Lydia Palascak qui ont co-traduit l’ouvrage du slovaque vers le français. Je suis convaincue que les éditions Agullo qui ont permis aux Français de découvrir ce texte — célèbre dans son pays d’origine mais quasiment inconnu chez nous — sont amenées à connaitre un grand succès : ce sont quatre passionnés qui défendent une édition indépendante, dissonante et créative, ce qui fait sens pour moi. Je trouve formidable de faire mieux connaitre la littérature slovaque en France. Je la connais personnellement très peu, et ce que je sais du Printemps de Prague se résume à quelques lieux communs rabâchés en cours d’Histoire de terminale : des dates, des faits froids et distanciés, quelques témoignages stéréotypés.

Ce roman met en scène Petra, fraichement diplômée de la faculté de médecine, Tereza, son amie, fille d’un rescapé des camps de la mort, qui séjourne dans un kibboutz en Israël, et Jozef, pasteur qui anime une émission de radio libre et qui refuse de dénoncer des paroissiens supposés être de mauvais communistes. Autour d’eux gravite un ensemble hétéroclite de personnages, dont les destins se croisent. La vie de ces individus bascule lorsque dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les tanks soviétiques envahissent Prague pour remettre de l’ordre dans cette ville rebelle. En effet au printemps 1968, la Tchécoslovaquie, sous la présidence de Alexander Dubček, expérimente un « socialisme à visage humain » (liberté de la presse, fin des écoutes téléphoniques arbitraires, droit des citoyens de se déplacer sans autorisations et visas préalables…). Les troupes du Pacte de Varsovie refusent ce changement qui représente un danger pour la suprématie soviétique et la répriment violemment. Durant la tristement célèbre nuit où Prague est envahie, la frontière avec l’Autriche reste ouverte : en conséquence chaque individu a le choix entre résister au despote ou s’enfuir. Mais l’ordre est bien vite rétabli et les familles désunies. Quitter son pays est un acte de trahison, y revenir, c’est donc l’assurance d’être emprisonné par le Parti. C’est pour cela que nombreux sont les Tchécoslovaques qui resteront définitivement en Autriche, au Canada, aux États-Unis, ou encore en Angleterre, pays qu’ils ont rejoints en catastrophe. Quant à ceux qui ont choisi de rester en Tchécoslovaquie, ils n’ont pas le droit de rejoindre leurs familles émigrées. Combien de familles ont été déchirées, laminées psychologiquement, et foncièrement détruites par ce drame ? C’est toujours la même histoire pathétique : celle d’un ingénieur brillant qui ne retrouve pas de travail au Canada, celle d’une jeune médecin réduite à faire le ménage pour subsister dans son nouveau pays « d’accueil », celle d’une mère  dont les cheveux deviennent blancs de peur quand elle comprend qu’elle ne reverra jamais sa famille, celle encore de la grand-mère malade restée au village et qui reçoit de temps à autre une carte postale de ses enfants qu’elle n’embrassera plus jamais, enfants qui posent en touristes devant des Cadillac ou des villas de luxe, enfants qu’elle s’imagine riches, villas qu’elle se figure être les leurs, en somme, elle ne voit que ce qu’elle veut croire.

Ce texte est édifiant parce qu’il s’inspire de témoignages réels : il dénonce les pots-de-vins versés par les parents pour que leurs enfants soient admis aux examens d’entrée en médecine, il démontre comment l’entreprise de chaussures tchécoslovaque Bata ruine de nombreux cordonniers, et ironise sur la célébrité à l’étranger des voitures Škodà prisées par ceux qui à l’Ouest pensent pourtant que les Tchécoslovaques sont arriérés, il rend aussi hommage aux communautés d’émigrés tchécoslovaques au Canada et pour ne citer qu’un exemple, il rend compte de la fondation de Sixty-Eight publishers, célèbre maison d’édition de Toronto créée par un couple d’origine tchécoslovaque qui a publié nombre d’auteurs dissidents d’Europe de l’Est.
Il est fait mention de choses simples du quotidien, pour autant il n’est pas question de se plaindre du prosaïsme de l’existence, au contraire c’est une nostalgie heureuse et touchante qui anime le texte quand sont évoqués les souvenirs de la Slivovica, eau-de-vie de prune très prisée en Slovaquie, de la soupe à l’ail, des livres pour enfants de Krista Bendová, ou de la Lokomotiva Kladno, l’équipe de football tchécoslovaque. Ce texte est truffé de références historiques, politiques, culturelles qui permettent au mieux de se projeter, de comprendre les gens de cette époque. Si Bratislava 68, été brûlant, est un roman qui revient sur un événement majeur de l’Histoire tchécoslovaque, il s’agit avant tout de célébrer l’identité d’un peuple, son folklore, sa beauté et sa vitalité, et de lui redonner toute sa dignité. L’auteur aime profondément la Tchécoslovaquie et c’est pour cela qu’il a écrit ce livre : pour transmettre la petite histoire de dizaine de gens absorbés dans la grande Histoire. Pour raconter la diaspora de tant de ses semblables.

Ce roman est tragique bien entendu, mais Viliam Klimáček a beaucoup d’humour ; la distance permanente, voire absurde, la théâtralisation — Viliam Klimáček est l’un des légendaires fondateurs du théâtre GUnaGu et le dramaturge slovaque le plus joué — fonctionnent parfaitement et protègent le lecteur du désespoir. L’auteur a compris que pour marquer les esprits, il faut manier plusieurs registres, tempérer, moduler, surprendre. Bratislava 68, été brûlant est un texte puissant, qui instruit, bouleverse, et prend aux tripes !

Bratislava 68, été brûlant, Viliam klimáček, traduction de Richard Palachak et de Lydia Palascak, Agullo, octobre 2018.

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