La revue littéraire et artistique

Sophia Antipolis, Virgil Vernier, 2018

Après Orléans (2012), Andorre (2013) ou encore Mercuriales (2014), conte social atmosphérique gravitant autour des deux tours de la porte de Bagnolet, Virgil Vernier se penche une nouvelle fois sur un lieu-objet pour imaginer son film : Sophia Antipolis, la plus importante technopole d’Europe bâtie au début des années 70, et située à une dizaine de kilomètres d’Antibes dans le sud-est de la France. Cinéaste à la plume silencieuse, auteur de plus d’une quinzaine de courts, moyens et longs-métrages, le réalisateur français continue de broder son œuvre indépendante, dressant une véritable topographie fantasmagorique de nos territoires civilisés.

Il serait bien compliqué et même risqué de tenter de résumer Sophia Antipolis, tant le récit du film est non-linéaire et convoque plusieurs bribes d’histoires qui s’enchevêtrent peu à peu, s’emmêlent puis se brouillent pour ne former finalement qu’une gigantesque métaphore de notre modernité. Dans une pellicule aux couleurs chatoyantes, Vernier filme d’abord trois jeunes femmes à la majorité encore hasardeuse, en plein rendez-vous avec un chirurgien pour une augmentation mammaire. Puis une veuve d’origine vietnamienne esseulée, approchée par une communauté spirituelle aux allures des témoins de Jéhovah, prédisant la fin du monde imminente. Vient ensuite le tour d’une milice de sécurité autoproclamée, s’entraînant avec férocité pour exercer son contrôle sur la zone qu’elle fréquente.

Mais le fil rouge du long métrage n’est autre qu’une jeune fille prénommée Sophia, héroïne invisible carbonisée discrètement dans un garage de la technopole. Les destins s’entrelacent rapidement dans une oralité si chère aux conteurs qui respectent leurs traditions, et Sophia devient dans la bouche de ceux et celles qui ont croisé sa route une figure propice à la légende. Tout l’enjeu de Sophia Antipolis réside dans son aspect protéiforme et résolument ouvert à différentes interprétations. Chaque nouvel événement est une passerelle vers le précédent, chaque image doit être mise en lien avec la suivante. Mais ce lien, aussi ténu soit-il, n’est pas abordable si l’on n’accepte pas le paradigme posé par le cinéaste : chaque apocalypse qui vient peut être un nouveau départ.

Frictionnant comme à son habitude le monde de la fiction et celui du documentaire à travers les situations qu’il met en place, Vernier tend à créer une nouvelle réalité dénuée d’artifices inutiles. Hésitant quelquefois – et un peu trop longtemps – entre ces deux pôles d’attraction, les personnages qu’il filme peinent parfois à trouver leur place dans cette petite cité du vide et du mystère. Sa caméra fixe sans ciller les visages et les corps qui s’éloignent en se frôlant comme un quotidien sans suite logique, rempli de l’angoisse d’une adolescence sans futur. Une jeunesse qui retient ses larmes, guidée par les mouvements incohérents d’un soleil vengeur qui se lève à l’ouest et qui finit par brûler à la fin du film, inévitablement, la pellicule sur laquelle est imprimée son reflet. Laissant le spectateur avec un pressentiment étrange : l’innocence est, comme la flamme d’une bougie, vouée à disparaitre.

Sophia Antipolis, un film de Virgil Vernier avec Dewi Kunetz, Hugues Njiba-Mukun… En salle depuis le 31 octobre 2018.

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