La revue littéraire et artistique

Le Jour où la Durance, Marion Muller-Colard, un texte qui laisse sans voix

       Le Jour où la Durance est un roman sur le deuil. Deuil de la normalité, d’abord, à jamais inaccessible à Sylvia, mère de deux enfants dont un « garçon bleu », de la couleur des extrémités de ses membres. Étouffé par son cordon ombilical au moment de sa venue au monde, Bastien souffre d’un grave handicap mental et moteur.
       Deuil du père, ensuite, éleveur de brebis et exploitant agricole à Savines, petit village situé dans le lit de la Durance, qui choisit de mettre fin à ses jours plutôt que d’assister au dynamitage de sa maison et à l’engloutissement de ses terres lors de la mise en eau du barrage de Serre-Ponçon. Mais aussi deuil de la mère, au seuil de la mort, qui a refusé de reconnaître son petit-fils lourdement handicapé, préférant fuir à l’autre bout du pays.
       Enfin, et surtout, deuil de tout ce que Sylvia a appris à accepter, à aimer, de tout ce qui a fait son quotidien et dont elle ne sait plus se passer : masser, nourrir à la cuillère, torcher, laver, promener Bastien de son premier souffle de bébé à son dernier souffle d’adulte.

       Le roman de Marion Muller-Colard est le journal des trois jours de la vie d’une mère qui s’apprête à enterrer son fils. Trois jours pendant lesquels Sylvia apprend. À ne plus craindre le regard lucide et analytique de sa « psy » de fille, les « bisous » de Malika, les pensées coupables à l’égard de son fils, ou encore les condoléances des gens venus assister à la messe célébrée en son honneur.
       Le vide laissé par Bastien expose Sylvia à un brutal surgissement du passé. Une expérience anamnestique qui la confronte à des souvenirs douloureux longtemps réduits au silence : « Remonter la Durance à contre-courant. Plonger en apnée dans son enfance. ».

       On ne peut qu’être bouleversés par la froideur, le flegme affecté de cette Mère courage dont l’unique refuge face aux soubresauts du destin est la serre où elle cultive ses tomates. Mais avec la mort de son fils, la garde de Sylvia tombe. Et c’est l’amour d’une mère qui nous apparaît enfin dans tout ce qu’il a d’évident, de scandaleux et de sublime à la fois.

Le Jour où la Durance, Marion Muller-Colard, octobre 2018, Gallimard.

Couv Le jour où la Durance

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :