La revue littéraire et artistique

Les Filles de Salem, une bande-dessinée de Thomas Gilbert

Les filles de Salem, Thomas Gilbert, éditions Dargaud

C’est un beau et lourd (pas loin de deux-cents pages) roman graphique que nous offre Dargaud avec ces « Filles de Salem ». La réalisation est très aboutie, tant par l’allure générale de l’album que par l’illustration de couverture, à la fois sobre et évocatrice. Un bel objet, donc, qui ne déparera dans aucune bibliothèque de bédéphile averti.

Tout le monde connaît la triste affaire des procès en sorcellerie de la petite colonie puritaine, et de nombreux auteurs se sont frottés au thème, avec chacun un regard différent. Inutile ici de rechercher les aspects horrifiques et racoleurs : la BD de Thomas Gilbert ne fait aucune concession au fantastique, et se contente de retracer le destin forcément tragique d’une poignée de jeunes filles à l’intérieur d’une société patriarcale et fermée, dominée par une religion fanatique… Toute ressemblance, etc. etc.

Nous suivons donc le parcours de la jeune Abigail, adolescente rêveuse et éprise de liberté, enfermée dans une petite communauté puritaine soumise à l’hostilité réelle ou supposée des Indiens et d’une nature inconnue. Le mauvais temps, la disette, exacerbent les tensions et poussent les habitants de Salem à se soupçonner mutuellement et à tomber dans les peurs superstitieuses. Le révérend du village, par ses sermons enflammés, avive les terreurs inspirées d’une lecture littérale de la Bible, sans que personne ne s’aperçoive qu’il recherche toujours plus de pouvoirs sur ses ouailles, et bientôt les soupçons se transforment en haine. La suite est connue : la recherche du bouc émissaire, ici en l’occurrence les sorcières, et plus généralement les « femmes de mauvaise vie », les accusations délirantes de pacte avec le Diable, le procès absurde et joué d’avance, et enfin la pendaison d’innocentes.

Même si la trame de son histoire semble sans surprise, Thomas Gilbert réussit à nous faire partager les sentiments d’Abigail et de ses amies grâce à un dessin tantôt clair et aéré, lumineux quand il s’agit de représenter les rares escapades de son héroïne dans la forêt en compagnie de ses amies et d’un Indien énigmatique, symbole d’une nature vierge ; tantôt sombre et angoissant quand il décrit les progrès de la folie collective qui s’empare des colons. Armé d’un trait précis qui rappelle parfois celui de Bezian, sachant éviter les pièges d’une narration trop linéaire et d’une ligne claire trop historique, Thomas Gilbert parvient à créer une atmosphère mystérieuse et attachante qui donne à son récit une fluidité remarquable. Ainsi, le lecteur suit une histoire bien connue en y découvrant tant de parallèles avec notre monde contemporain qu’il ressort de ce drame avec l’impression de mieux comprendre les mécanismes de l’oppression et du fanatisme.

Les Filles de Salem, Thomas Gilbert, éditions Dargaud, septembre 2018.

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