La revue littéraire et artistique

Basquiat & Schiele : la vivisection des corps à la Fondation Louis Vuitton

Grand paquebot ailé, aux reflets de verre, flottant au beau milieu du Bois de Boulogne, et jouxtant le Jardin d’acclimatation, la Fondation Louis Vuitton, réalisée par l’architecte Frank Gehry, accueille en son sein depuis le 3 octobre 2018 et jusqu’au 14 janvier 2019 l’exposition Basquiat/Schiele.
C’est peu dire que cette exposition est largement consacrée à Basquiat, moins à Schiele. Quelques salles pour l’un, quatre étages pour l’autre.

À première vue, je me sens un peu perplexe quand au rapport entre Egon Schiele, Viennois expressionniste de la fin de siècle et Jean-Michel Basquiat, américain de l’avant-garde des années 80…

Et pourtant, c’est presque avec une implacable logique que l’un me mène doucement à l’autre.

Egon Schiele (1890-1918), obsédé par la mort, exposé tout jeune à la maladie de son père, fait parler les corps et les visages.

Le corps humain apparaît disséqué, tordu, malmené, translucide, les expressions des visages grimaçantes, tuméfiées, colorées à l’envi. Sur certaines œuvres, l’influence de Klimt et du Jugendstil est indéniable, les formes, l’univers onirique, la femme, les couleurs… mais l’expressionnisme exacerbé qui lui est propre l’emporte.

Les corps, décharnés, crus, les sexes exposés, les membres désarticulés, les mains squelettiques se succèdent dans des salles intimistes, plutôt sombres, dans des tons ocres et mordorés.

Je me sens comme dans un tunnel, une sorte de galerie intestine, que je traverse un peu inquiète, accompagnée par ces apparitions d’ectoplasmes quasi horrifiques, de petite taille, qui semblent tantôt me toiser, tantôt m’ignorer, tantôt m’interpeller.

Les gestes, le trait, le squelette…

La première salle consacrée à Basquiat (1960-1988) me scotche, justement avec ses Skulls (Crânes).

Contrastes, similitudes…

Immenses salles blanches et lumineuses, toiles très grand format, supports bruts.

Je ressens immédiatement la même fascination que Schiele pour le corps humain, d’un point de vue anatomique. Mais avec en plus cette rage, palpable, presque menaçante, reçue comme une gifle.

Et une injonction : « Regarde ! » Mais surtout, « Écoute ! »

Force – Rythme – Dissection – Colère – Scansion – Improvisation

Enfant, le rêve de Jean-Michel Basquiat était de dessiner de la BD.

Cet esprit est très présent dans ses œuvres, bien sûr par le trait, le dessin, mais également par le texte : parfois omniprésent, parfois distillé, utilisé tantôt pour son esthétique, purement visuelle avec sa typographie originale, maltraité, raturé, biffé, entouré, ou alors répété, scandé (listes, didascalies, légendes) tantôt simplement pour sa musique, sa sonorité, son rythme (mots entendus à la télévision, récités ou lus dans un livre).

Les sujets sont simples, scènes ou objets du quotidien, portraits, ou très forts, dénonçant le racisme et les violences policières, glorifiant des artistes ou des sportifs noirs.

Les codes et symboles récurrents m’interpellent : couronne, épée, couronne d’épine… Basquiat en fait une sorte de leitmotiv, de signature, de sceau.

Les quatre niveaux de la Fondation Louis Vuitton lui ont été consacrés. Et il fallait bien cela pour montrer les différentes facettes de cet artiste précoce et virtuose: 120 œuvres sont rassemblées ici. Les salles se suivent par thème, évoquant le street art et la première partie de la vie artistique de Basquiat, lorsqu’il bombait encore « SAMO » (prononcer Seymo pour « same old shit ») sur les murs de New York (entre 1977 et 1980), ou encore les héros et guerriers, la musique, les dessins avec ce formidable mur de « Têtes » , ou également sa collaboration avec Andy Warhol, dont on peut voir le fameux Dos Cabezas (audacieux autoportrait avec Andy Warhol, effectué en un temps record à partir d’un Polaroïd lors d’une pause déjeuner et qui lui valut le respect et l’admiration de ce dernier) .

Au détour d’un couloir, je découvre une série de photographies de Basquiat en train de peindre. Expressions enfantines, joyeuses. Il peignait parfois quatre, cinq toiles simultanément, en musique, tout en dansant, sourire (et joint) aux lèvres…

Il est difficile de se plonger dans l’univers de Basquiat sans penser à son addiction aux drogues et à ses effets. Héroïne, cocaïne l’accompagnèrent tout au long de sa courte vie, dans les bons et mauvais moments… Les mauvais, comme après la mort en 1983 de Michael Stewart, ce jeune graffeur noir battu à mort par des policiers lors d’une arrestation pour avoir dessiné sur les murs du métro. « Ç’aurait pu être moi »…

Basquiat a toute sa vie souffert du racisme, même en pleine gloire. Lors de sa collaboration avec Andy Warhol, on le qualifia de « mascotte », ce qui le peina particulièrement, le poussant à s’éloigner de ce dernier et couper les ponts avec lui.

Les mauvais moments… comme le décès d’Andy Warhol en 1987, qui survint peu après leur séparation et qui le plongea dans la dépression et contribua à lui faire franchir « la ligne invisible de l’addiction ».

La dernière salle rassemble les dernières œuvres de Basquiat, dont certaines semblent présager de sa mort imminente. La majestueuse Riding With Death en est la triste incarnation. Comme un somptueux et glaçant point final, elle représente un cavalier chevauchant un squelette disloqué. La toile est dépouillée, mais en mouvement. On sent bien sûr le désespoir déchirant qui se dégage de cette œuvre dramatique, mais également une sorte de résignation, d’acceptation ultime, et d’un certain côté, une vaillance, un dernier élan, dirigé vers cette funeste fin.

L’héroïne gagne. Le 12 août 1988.

En m’attardant sur les splendides terrasses de la Fondation Vuitton, avec vue imprenable sur les toits de Paris et le Jardin d’acclimatation, je médite et m’interroge à propos de la dualité de Basquiat, évoluant avec virtuosité dans un milieu qu’il exécrait pourtant, le monde de l’art blanc, et sa volonté chevillée au corps de « faire entrer l’homme noir dans les musées ».

Au musée Jean-Michel sort une bouteille d’eau de son manteau et asperge le sol de temps à autre. « Je pisserais comme un chien si je pouvais », dit-il tandis qu’ils passent devant des Pollock, des Picasso, des Kline, et des Braque. Suzanne ne lui demande même pas ce qu’il fait. Elle sait que c’est un de ses tours de magie vaudou. « Il n’y a pas de Noirs dans les musées, dit-il. Essaie de compter… » Suzanne n’arrive pas même à en trouver un. (Jennifer Clement, extrait de La veuve Basquiat).

À l’écho de cette phrase, repensant à cette exposition, à ce lieu et à ce qu’il représente, à ces œuvres emplies à la fois de joie et de colère, de violence et d’innocence, de silences et de cris, je réalise finalement que cette dichotomie ne l’aura sans doute jamais quitté, le précipitant peut-être vers la mort et perdurant au delà.

Exposition Basquiat/ Schiele jusqu’au 14 janvier 2019, Fondation Louis Vuitton.