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La Nuit de Michaël Fœssel ou la tentation des démons (de minuit)

La nuit ? C’est un sujet de livre, ça ? Pardi ! Et un sujet qui nous concerne tous. Que nous la redoutions comme l’insomniaque, que nous la mettions à profit à la façon du travailleur nocturne ou que nous attentions sa venue avec impatience en bon noctambule, nous sommes tous contraints de composer avec cette extinction temporaire et cyclique de la lumière naturelle à laquelle tentent de remédier tant bien que mal les éclairages artificiels. Et si la nuit se révélait être bien plus qu’un phénomène physique, certes complexe, objet d’étude privilégié des astrophysiciens ? Et si elle pouvait également se comprendre en termes d’idées, de perceptions, de représentations ? Michaël Fœssel nous propose une plongée dans l’univers mystérieux et rebutant du hibou, par quoi le philosophe désigne l’habitant de la nuit, sur les traces de noctambules célèbres, de Jean-Jacques Rousseau à Alain Bashung.

La Nuit se lit comme un poème, une ode à la nuit. La prose érudite du philosophe kantien est étayée par tout un florilège d’arguments émanant de sources plus ou moins autorisées, attendues. Imaginez-vous commencer votre virée nocturne au bras de Rousseau dans une fête populaire à l’ambiance bon enfant et la terminer par un « collé-serré » sur de la néo trance avec un inconnu rencontré au Berghain, la célèbre boîte de nuit berlinoise. Car Michaël Fœssel n’exclut aucune des multiples façons d’habiter la nuit ou, comme il le dit, de voir selon l’alètheia (« vérité » en grec). De quoi s’agit-il ? Rien de plus (ni de moins) que de poser sur les choses et les personnes qui nous entourent un regard délesté des a priori et réticences qui prévalent le jour mais ne résistent pas à l’obscurité. Un regard bienveillant, prompt à s’émerveiller et qui n’est plus occupé à juger.

« Voir selon l’alètheia, ce n’est pas regarder des tables, des chaises, des murs, des garçons, des filles, des ivrognes ou des corps sains puis, à chaque fois, être furieux de découvrir que l’on a été trompé par l’obscur. Voir selon l’alètheia, c’est percevoir ce qu’il y a de jour dans la nuit, de beauté dans la disgrâce, de faiblesse dans la force, de féminin dans le masculin, d’ivresse dans la santé, de guerre dans la paix. »

Et vous, quel noctambule êtes-vous ?

Au fil des pages de La Nuit, vous découvrirez ce que l’esthétisme, la métaphysique ou l’existentialisme ont à nous dire de la nuit. Sur un mode plus introspectif, vous réaliserez également un passage en revue de vos souvenirs, cherchant à statuer sur votre rapport à la nuit et les variations que ce rapport a subi au cours des dernières années. Enfin, vous réfléchirez à la manière qu’a notre société contemporaine d’empiéter toujours plus sur la nuit à grand renfort de néons, écrans et autres enseignes lumineuses pour mieux servir un impératif de productivité au grand mépris de notre horloge biologique. Car habiter la nuit, ce n’est pas nier son existence, bien au contraire. C’est en accepter les spécificités, se plier à ses règles. Ce n’est qu’à cette condition que la nuit délivre tous ses bienfaits.

« Souvent je me demande ce que je fais encore là. Seul ou entouré, dans le noir ou baigné par des lumières artificielles, dans une rue obscure ou aux abords d’une piste de danse, la même question : ‘Qui suis-je, moi qui veille’ Dès l’instant où cette question se pose, je sais que la nuit est terminée. »

Tout aussi artificielle que la prorogation forcée du jour est la nuit fantasmée des romantiques que l’auteur condamne également en ce qu’elle est vécue comme une marque d’élection, un privilège qui rompt avec la vocation égalitariste de la nuit.

« En raison de la pénombre, les regards (le mien, celui des autres, celui des choses) perdent leur caractère impérieux. La dimension égalitaire de la nuit trouve sa source dans cette indulgence réciproque. Avant que la lumière blanche ne règne, il n’existe aucun lieu de surplomb accessible dans la nuit. La démocratie nocturne dure aussi longtemps que personne ne songe à édifier un tel lieu et n’entreprend de l’occuper. »

Et pour ceux qui sont vraiment attachés à leurs huit heures de sommeil quotidiennes, sachez que l’on peut aussi faire l’expérience de la nuit en plein jour. En fermant les volets et en éteignant les lumières, par exemple, et en laissant nos sens s’approprier notre environnement… Ou plus simplement, peut-être, en lisant l’ouvrage de Michaël Fœssel !

La Nuit, Michaël Fœssel, réédition, Autrement. 

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