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Suspiria, un film de Luca Guadagnino (2018)

SUSPIRIA
Dakota Johnson (center) and Mia Goth (center-left)

Suspiria, Luca Guadagnino (2018)

41 ans après la sortie du film culte et emblématique de Dario Argento, Suspiria est à nouveau porté à l’écran par un italien : Luca Guadagnino, adulé aux États-Unis l’année passée pour Call Me by Your Name (trois nominations aux Golden Globes et quatre aux Oscars), idylle homosexuelle et dernier volet de sa « trilogie du désir ». De désir il est une nouvelle fois question dans ce remake de 2h30, mêlant danse, sorcellerie et histoire allemande dans un grand fracas de miroirs brisés.

Nous sommes en 1977. L’Allemagne de l’Ouest est ravagée par les mouvements contestataires et la bande à Baader. Une jeune danseuse américaine, Susie Bannion (Dakota Johnson), quitte son Ohio natal et sa famille Amish pour tenter sa chance à Berlin. Elle intègre après une courte audition la renommée académie TANZ, école de danse aux allures de bastion féministe dirigée par l’énigmatique Madame Blanc (Tilda Swinton), qui manie son petit monde d’une poigne de fer. Mais peu auparavant, la disparition soudaine d’une élève, Patricia (Chloë Grace Moretz), a semé le trouble dans l’univers clos de l’académie. A l’extérieur, certains commencent à se poser des questions sur la véritable nature de ses occupants.

Contrairement à son prédécesseur, Luca Guadagnino ne laisse pas de place au suspense : oui, les professeurs sont des sorcières. Des femmes libérées qui en oppriment d’autres – leurs élèves. Très vite, le récit se scinde en deux pôles : un vieux psychanalyste berlinois menant une enquête sur la supposée fugue d’une de ses patientes (Patricia) et la vie dans l’académie TANZ, où Susie ne cesse d’impressionner le corps enseignant et son futur mentor, Madame Blanc.

Les couleurs chatoyantes du film originel, un des derniers films à avoir été tourné en Technicolor, se sont volatilisées dans un microcosme urbain et architectural froid, dans lequel une horreur sans saveur peine à se développer tant elle est soulignée et attendue. À grands coups de flashbacks et de séquences de rêves subliminales montées sans queue ni tête, Guadagnino perd le spectateur dans une histoire traversant les âges et les genres pour déboucher dans une pénible dernière demi-heure sur un final grand-guignolesque, explosion d’hémoglobine saturée de filtres rouges bien inutiles et de ralentis au mauvais goût quasi-comique (spoiler : attention à l’inévitable point Godwin).

L’imagination d’Argento s’est également éclipsée pour laisser place à une pulsion scopique primaire et sans grand intérêt. Car au cinéma le dégoût ne naît pas d’images dégoûtantes ; au contraire, il naît de leurs suggestions. Enfermé dans une esthétique trop calculée, parfois factice et un propos souvent cliché (le mur de Berlin a perdu tous ses tags, les sorcières féministes jouent avec les zizis des policiers qu’elles ont pétrifiés…), Guadagnino semble souffrir de la comparaison avec son prédécesseur et hésite entre giallo modernisé, film d’auteur camouflage Fassbinder et drame américain à gros budget. Un mélange trop approximatif pour être réussi.

Malgré de bonnes idées de mise en scène et une interprétation réussie (on notera la convaincante présence de Mia Goth, qui ne cesse ces derniers temps de crever l’écran lors de chacune de ses apparitions), ce Susprira 2.0 s’embourbe dans un discours historique poseur et un récit mal bricolé aux ressorts invraisemblables. Reste l’émouvante bande-son de Thom Yorke, et quelques scènes de danses animales qui ravivent notre désir de spectateur, cette fois-ci bien esseulé.

 

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