La revue littéraire et artistique

Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev ou le baiser de l’Univers

Photo © Alban Ho Van

Ce n’est pas un hasard si le titre de la pièce du russe Ivan Viripaev, Insoutenables longues étreintes, évoque autant le roman du tchèque Kundera. Tomas trompe Tereza, qu’il finit pourtant par épouser, aussi innocemment et irrémédiablement que Charlie trompe sa femme Monica, et ce, bien qu’il la sache enceinte de lui. Tomas et Charlie sont face à un choix qui n’en est pas un : le malheur dans l’abstinence ou dans le remord éternel.

La pièce met en scène deux couples hétéros traversant une crise majeure de leur existence commune et individuelle. Sur le plan formel, la pièce recourt à un procédé d’écriture original : les dialogues et les actions censés se dérouler sur scène sont en fait racontés par les personnages. La narration est ainsi assumée par les 4 personnages à tour de rôle qui prennent en charge les parties du récit qui les concernent. Ce mode d’écriture peu fréquent au théâtre instaure d’emblée une double distance des personnages sur eux-mêmes et des spectateurs vis-à-vis des personnages, plaçant ces derniers dans une inconfortable position de juge. Inconfortable parce que plus l’on progresse dans le récit et plus l’on se sent de compassion envers ces anti-héros, victimes de la modernité, et plus l’on est enclin à invectiver selon leur exemple « ce putain de monde en plastique où personne ne sent rien, et où on dirait bien que cette fois-ci la planète est vraiment foutue ».

Le monde dans lequel évoluent nos personnages est comme scindé en deux espaces-temps : le présent de l’incompréhension mutuelle, des ruminations, des doutes et des craintes, de la misère morale et spirituelle d’une part. Alors non, ça ne fait pas rêver. Et pourtant, ce présent prend pied dans une réalité qui nous est familière, surtout si vous faites partie des 53 % de terriens qui résident en ville. Car la réalité dont nous parle la pièce, c’est celle de la métropole contemporaine (ici il est question de New York et Berlin mais on pourrait tout aussi bien imaginer Paris ou Moscou à la place) qui concentre à la fois tout ce que l’humanité a produit de mieux à ce jour ‒ le nec plus ultra de la modernité ‒ les meilleurs restaurants vegan, des musées où l’on peut assister à des performances d’art contemporain, les bars et boîtes de nuit les plus branchés et autres spots hautement instagramables (je vous laisse compléter la liste) et de pire : les relations factices, le règne de l’égo, l’indifférence poussée jusqu’à l’insensibilité etc. etc. Et ce que la pièce montre bien, c’est que ce qui fait l’attractivité du mode de vie urbain : accessibilité, connectivité, anonymat, excès en tout genre est précisément ce qui assèche le cœur humain et le rend imperméable à l’autre.

Mais un deuxième espace-temps se superpose à celui que nous venons de décrire. C’est encore un présent, mais un présent situé dans un au-delà de la réalité telle que nous la connaissons. Une sorte de matrice, pour ceux à qui la référence parle. Il se distingue du premier par la neutralité de ton et l’assurance sereine des personnages ‒ les mêmes 4 dont nous parlions plus haut ‒ qui le peuplent. L’existence de ce second espace-temps semble prouver à elle seule que la situation désespérée dans laquelle se trouvent nos personnages comprend bel et bien une issue. Mais laquelle ?

Quand je vous disais qu’il n’y avait que 4 personnages dans cette pièce, eh bien ça n’était pas tout à fait exact. Un cinquième personnage fait finalement son apparition qui prétend être l’Univers, rien moins que ça, et qui va extirper un à un nos personnages de leur situation déplorable. Plus exactement, il va donner à chacun d’eux le petit coup de pouce qui leur permettra de franchir la distance à la fois immense et ridicule qui les sépare des autres. Gêne, hypocrisie, avidité, faux-semblants, honte, jalousie, mesquinerie disparaissent alors pour laisser place aux insoutenables longues étreintes, qui sont le véhicule de l’amour véritable.

Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev, traduit du russe par Sacha CarlsonGalin Stoevéditions Les Solitaires intempestifs, novembre 2018.

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Cette pièce a été adaptée au théâtre dans une mise en scène de Galin Stoev. Une tournée aura lieu en 2019 en Suisse, Belgique et en France au théâtre national de la Colline à Paris du 18 janvier au 10 février 2019.