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Utøya, 22 Juillet – un film d’Erik Poppe (2018)

Utøya, 22 Juillet – un film d’Erik Poppe (2018)

Vendredi 22 Juillet 2011. Nous sommes sur une toute petite île norvégienne de 11 hectares. Des jeunes gens s’amusent et débattent sur la politique militaire du gouvernement près d’un campement aux couleurs variées. C’est l’été, mais il n’y a pas de soleil dans le ciel. Des éclats de rires traversent les sous-bois. À l’est, sur le continent, une explosion a touché le parlement. Sur l’île, certains commencent à s’inquiéter. Un écouteur dans l’oreille, une jeune fille parle à ses parents : elle leur dit de ne pas s’en faire. Elle va retrouver sa sœur dans leur tente et une dispute éclate. Comment peut-elle se baigner et s’amuser avec insouciance alors qu’un attentat mobilise tout le pays ? Soudain, des coups de feu, la panique. Des adolescents se pressent dans une caserne et s’enferment, se blottissant les uns contre les autres en sanglotant.

Voilà comment débute le film d’Erik Poppe, plan séquence de plus d’une heure et dix minutes, calibré sur la durée du massacre d’Utøya. Une véritable immersion dans la terreur qui a ébranlé la Norvège il y a maintenant plus de 7 ans.

 

Utøya, 22 Juillet est un film sans artifices, sans montage ni musique additionnelle. Une expérience proche de la réalité des faits et qui cherche désespérément, dans une sobriété documentaire, à respecter les victimes qu’il met en scène sans pour autant les épargner. Inutile d’attendre des yeux délavés et malades ou bien la crosse luisante d’un fusil semi-automatique Ruger Mini-14. Jamais vous ne verrez Anders Breivik, le tueur de 32 ans, ombre qui se cache dans le hors-champ, tournant autour de ses proies sans défense dans des grands bruits de détonations. Et c’est d’ailleurs la grande réussite de cet exercice de style : la gestion de l’espace et du temps combinés en tant que labyrinthe morbide. Un cache-cache mortel dans la peur et la boue. Comme si la mort avait scotché une GoPro sur son front.

Malgré ses qualités formelles, un exercice de style de la sorte prend généralement le risque de glisser vers la simple prouesse technique sans fond véritable, et si Utøya n’avais pas été pas un attentat abject, le film aurait sûrement été un slasher trop invraisemblable pour être crédible, trop sombre pour être jouissif, et trop vide de sens pour être édifiant. Mais voilà. Le massacre d’Utøya a vraiment eu lieu, et le fait de savoir que tout ça s’est vraiment passé nous ramène à notre position de vivant.

On sort de la salle avec un goût amer dans la bouche, presque en colère contre une culpabilité insensée. Sans poésie, sans message clair, le film d’Erik Poppe divise inévitablement : spectacularisation d’un massacre ou manifestation d’un massacre au caractère spectaculaire ? Utøya, 22 Juillet ne semble pas être né d’un geste cinématographique, mais d’un désir de restitution. On cherche à comprendre les motivations de Breivik, et les cartons affichés à la fin du film sur la montée de l’extrême droite en Europe ne nous satisfont pas. Ils n’ont pas leur place dans un film déjà apolitique par sa forme, et qui se tient en dehors – peut-être bien malgré lui – de l’explication rationnelle.

Dans un moment clé du film, l’absurde et le tragique de la situation se font cruellement ressentir lorsque l’héroïne, Kaja, est prise d’un fou rire avec un de ses compagnons d’infortune. Que se passe-t-il ? Comment un homme seul et lucide a pu tuer de sang-froid plus d’une soixantaine de jeunes et de très jeunes êtres humains ? Dans un final glaçant, Erik Poppe n’apporte pas de réponses. Simplement des images qui témoignent de la mort et de l’abandon. Comme le dit en ouverture Kaja, d’une voix douce et tournée vers son public : « Vous ne comprendrez jamais ».