La revue littéraire et artistique

Crescent Crime, Stéphane Audrand

Dans une cité étouffante, au bord de l’orage, il raconte sa descente aux enfers, des ruelles arpentées par les prostituées aux profondeurs obscures du bayou, jusqu’à atteindre l’horreur la plus indicible. Tandis que plane sur lui un étrange maléfice, il se révèle être à l’image de cette ville : tortueux, trouble et hanté par les fantômes du passé.

À la croisée des chemins entre Lovecraft et Hammett, un polar aussi noir que les méandres du Mississippi.

Un éditeur qui aime Lovecraft, et qui publie des auteurs faisant vivre les mythes inspirés de cet écrivain – que tous considèrent comme le fondateur du fantastique moderne – ne peut pas être mauvais. L’ivre-Book le prouve en sortant ce court roman dont l’ambiance et les thèmes s’inspirent de façon originale du Maître de providence. Stéphane Audrand nous emmène donc sur les traces d’un détective privé bien particulier, en l’an de grâce 1913, dans la ville de la Nouvelle-Orléans. Ce qui commence comme un polar classique, avec enquête sur une escroquerie à l’assurance présumée se transforme vite en une recherche hallucinée  d’une autre réalité, hantée par des entités inconcevables. À mesure que l’action avance, on se rend compte que notre détective n’est pas, selon l’expression populaire « tout seul dans sa tête ». Au sens littéral. Desmond Wilmarth se révèle vite une sorte de schizophrène, doublé d’un tueur qui s’approprie la mémoire et la vie de ses victimes pour combattre les sectateurs du culte des Grands Anciens, ces dieux indicibles venus du fond de l’espace et du temps pour rétablir leur mainmise sur notre monde. Notre privé s’offre en outre l’assistance d’un vieil érudit toxicomane et au moins aussi cinglé que lui, et ce personnage secondaire est loin de ne représenter qu’un faire-valoir. En effet, au fil du récit, on s’apercevra que Harvey Trudoe est en réalité un des acteurs clefs d’une intrigue qui devient de plus en plus complexe et se ramifie sur plusieurs décennies.

Entre rêve et réalité sordide, entre hallucinations terrifiantes et atrocités bien réelles, le vrai-faux détective Wilmarth affronte toutes sortes d’adversaires tangibles ou surnaturels, et surmonte les difficultés grâce à ses particularités uniques. L’atmosphère moite et inquiétante de la Nouvelle-Orléans d’autrefois est évoquée de façon réaliste, avec son quartier réservé, ses prostituées et ses figurants interlopes, de même que les bayous où rôdent Cajuns dégénérés et sorciers vaudou. Le style de Stéphane Audrand est agréable et alerte, bien adapté aux aventures trépidantes que vivent ses personnages, et il réussit à nous rendre sympathique un duo d’enquêteurs bien éloigné des clichés habituels du genre policier. J’ajouterai que, bien que n’étant pas rôliste, je pense que cette novela pourrait également donner de bonnes idées aux créateurs de jeux de rôles qui situent souvent leurs aventures dans un contexte inspiré de l’œuvre de Lovecraft.

Je ferai une seule remarque négative, concernant le nombre de coquilles et de maladresses résiduelles qui peuvent parfois entacher le plaisir de lecture : il semblerait que davantage de travail éditorial serait nécessaire pour éviter ces petits désagréments. Cependant, Crescent Crime reste une agréable découverte, et devrait intéresser tout amateur de fantastique, en plus des amoureux du mythe de Cthulhu.

Crescent Crime de Stéphane Audrand, chez l’Ivre-Book