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Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes

« Il est libre », détail. BnF, département des Estampes et de la photographie – Crédit photo : BnF

Le Petit Palais expose jusqu’au 31 mars 2019 les œuvres de Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) jusque à présent conservées à la Bibliothèque nationale de France et qui n’avaient jamais été présentées ailleurs.

Peu considéré de son temps cet architecte et dessinateur prolifique est tombé dans l’oubli, avant sa récente réhabilitation. Cet homme a assurément le trait précis et une grand maitrise technique, mais ses réalisations sont truffées d’annotations et légendes peu digestes et parfois étranges. Par ailleurs, il semblerait que Lequeu cherche sans cesse à se glorifier en se positionnant comme intellectuel notable, digne et grave. On a l’occasion de découvrir au début de l’exposition une série d’autoportraits dont certains le présentent comme un homme illustre bien qu’il n’ait jamais été reconnu par ses pairs.

À défaut de voir ses projets architecturaux validés par les pouvoirs, Jean-Jacques Lequeu a élaboré à la chaîne des centaines de croquis de projets en tous genres. Véritablement, je ne perçois rien de poétique dans son œuvre, rien qui ne fasse de lui un véritable artiste. Lequeu a le froid talent de l’ingénieur : ses plus grandes réussites sont ses réalisations pour l’École Polytechnique : des dessins scientifiques, mécaniques et à visée instructive à la manière des planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert dont il copie parfois les études. Sa vision du Beau n’admet que le strict respect des proportions, la symétrie axiale et la perfection du trait au sens géométrique du terme. Résultat : quel ennui ! La vie est absente des corps et des paysages, tout est mathématique, parfait, carré : sans âme.

L’Île d’amour et repos de pêche

« L’Île d’amour et repos de pêche ». BnF, département des Estampes et de la photographie – Crédit photo : BnF

On ne sait pas vraiment qui est Lequeu, ce personnage difficile à cerner. Il est tour à tour un anatomiste — influencé sans vouloir l’admettre par Dürer dont il a imité les dessins de ses Quatre livres (ouvrage traitant des proportions humaines, 1614), un amateur de théâtre — il réalise des décors peu originaux de plafonds de théâtre inspirés des arabesques de Pompéi et de Herculanum, un passionné de mythologie — il s’inspire du Songe de Poliphile de Francesco Colonna et des Métamorphoses d’Ovide dont il reprend les figures centrales pour les faire évoluer dans ses décors architecturaux peints ou dans ses fabriques fantasmagoriques et faussement exotiques. Cet homme assurément érudit (et qui aime le prouver) puise dans un corpus dense, reprend des éléments qui le fascinent pour les agencer de façon plus ou moins heureuse ; ce mélange confus et disparate, hermétique, teinté d’allusions ésotériques et franc-maçonnes semble contrefait. Jean-Jacques Lequeu donne malheureusement systématiquement l’impression de vouloir en faire trop, d’en dire trop et de perdre son public en le submergeant sous un flot d’informations dont l’utilité s’avère discutable.

J’en viens à l’obsession érotique et perverse qui caractérise la production de Lequeu. Voici un odieux individu dont la misogynie suinte par tous les pores ! Les femmes sont réifiées, c’est pour cela que leurs corps sont froids, marmoréens tels ceux de statues. On voit peu de visages ou alors ils sont tordus, révulsés, grossiers. Lequeu représente le phallus comme tout-puissant alors que la femme est réduite à n’être qu’une putain à la « laine » — poil pubien — touffue ou une adolescente offerte et passive — dont le voyeur observe la vulve : la « grotte », le « cratère » pour voir si il est sain comme on le ferait d’une pouliche prête à être saillie. Ses Figures lascives ? De grotesques gros plans sur des zones érogènes conçus à la façon de planches de dissection à visée pédagogique. L’ensemble est traité à la manière dont on figurerait une grenouille sur une table de dissection. Le malaise nait du décalage qui existe entre la froideur du dessin anatomique dénué de la moindre dimension érotique et les commentaires pornographiques qui sont ajoutés aux images : on subodore des fantasmes inavoués, fantasmes qui mettent en scène des jeunes filles tout juste nubiles ou des figures salies et violentées à l’instar de son L’infâme Vénus couchée. Obsédé paradoxalement à la fois par des adolescentes virginales et par des catins lubriques, le ton adopté par Lequeu est celui distancié du médecin sévère ou du confesseur ambigu car comme avide de détails licensieux. On devine tout l’érotomanie et la mégalomanie d’un personnage complexé et ambigu.

Quoiqu’il en soi, les commissaires d’exposition ont créé un ensemble cohérent et didactique. Les dessins sont présentés judicieusement, les explications sont concises et efficaces, et ne font pas l’impasse sur les contradictions du personnage et sur sa frustration palpable. Cette exposition mérite d’être vue car elle reflète l’effervescence du siècle des Lumières puis de l’Empire napoléonien, époque agitée où la volonté d’élévation intellectuelle se trouve confrontée au libertinage tant sexuel que moral, et à des velléités libertaires parfois outrancières.

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« Cratère d’une fille adolescente animée de désir déréglé : elle est couchée sur le dos les deux cuises [sic] levées et bien ouvertes, de manière qu’on voit le pucellage forcé », Jean-Jacques Lequeu. Appartient à un ensemble de Figures lascives. Crédit photo : BnF.

« Jean Jacques Lequeu (1757-1826), Bâtisseur de fantasmes », Petit Palais, Paris jusqu’au 31 mars 2019.

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