La revue littéraire et artistique

Das Feuer, une BD de Pécherot et Pinelli

«  TAC ! TAC ! BAOUM ! BAOUM ! Les coups de fusils, la canonnade autour de moi. Partout ça crépite et ça roule, longues rafales et coups séparés. Sombre et flamboyant orage qui ne cesse jamais. Je suis enterré au fond d’un éternel champ de bataille. Depuis quinze mois, depuis mille cinq cents jours, du soir au matin sans repos, du matin au soir sans répit. La fusillade, le bombardement ne s’arrêtent pas. Comme le TIC-TAC des horloges de nos maisons, aux temps d’autrefois, dans le passé quasi légendaire. On n’entend que cela lorsqu’on écoute. TAC ! TAC ! BAOUM ! BAOUM !
L’horreur de la Première Guerre mondiale transposée dans le camp ennemi, c’est ce que Joe Pinelli tente de nous faire toucher du doigt en adaptant du côté allemand
Le Feu, d’Henri Barbusse, écrivain qui a servi dans les tranchées. »

Il s’agit d’une BD, ou plutôt d’un roman graphique en noir et blanc, adaptée du livre résolument pacifiste de Henri Barbusse, prix Goncourt en 1916. Ici, le scénariste a pris le parti de déplacer le point de vue de narration dans le camp des Allemands, sans doute afin de démontrer que l’horreur est universelle pour les simples soldats, et ne dépend pas de leur nationalité, ou de la couleur de leur uniforme.

Das Feuer est le récit concentré d’une nuit d’épouvante vécue par une poignée de fantassins allemands égarés entre les lignes. Terrorisés, épuisés, les membres de cette escouade perdue symbolisent la totalité des hommes embarqués dans une boucherie absurde. Après une brève présentation de chacun des protagonistes, nous suivons l’errance de ces malheureux qui tentent de regagner leur unité après que la pluie et la violence des bombardements ont détruit leur seul et dérisoire abri : leur tranchée. Ici, au contraire des films ou des BD plus narratifs et plus historiques, pas de combat héroïque, pas non plus d’officier compréhensif ou tyrannique ou d’ennemi à affronter. Les Français demeurent une menace toujours évoquée mais jamais représentée. Dans cette BD, l’adversaire omniprésent consiste en un unique élément : l’eau. Une pluie qui transforme la terre en boue, froide et collante, une glue omniprésente, représentée par des volutes et des spirales en noir et blanc qui finissent par envahir la totalité de certaines cases, et qui contrastent avec les traits verticaux figurant le déluge ininterrompu. C’est dans cet univers d’apocalypse qu’évoluent les soldats désorientés, épuisés et déshumanisés.

Les portraits de ces hommes sont fascinants, et évoquent certains films expressionnistes, ou bien des tableaux comme ceux de Otto Dix. Sous les traits creusés et les yeux fiévreux, on devine déjà les squelettes, semblables à ceux qui gisent sous les masses de boue, et que piétinent ces cadavres en sursis. Le dessin de Jo Pinelli restitue avec brio la terreur qu’éprouvent ces soldats, et l’on songe parfois au « Cri » de Edvard Munch.

La lecture de Das Feuer pourra surprendre l’amateur de bande dessinée historique au sens strict du terme. Ici, tout est suggéré plutôt que figuré, et la lecture ininterrompue de cet album peut sembler lassante. Mais le pari des auteurs de pousser le lecteur à éprouver un sentiment de malaise, dans le but d’évoquer le calvaire des soldats de la Grande Guerre est réussi. À lire, donc, pour découvrir une autre vision de ce conflit loin des récits strictement historiques ou épiques.

Das Feuer, Patrick Pécherot et José Pinelli, éditions Casterman.