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Fernand Khnopff, le maitre de l’énigme, au Petit Palais

Fernand Khnopff, L’Art ou Des Caresses, 1896, huile sur toile,50,5 x 150 cm, Bruxelles, Musées royaux des
Beaux-Arts de Belgique. Crédit : photo J. Geleyns Art Photography

Belle démarche de la part des commissaires d’exposition (Michel Draguet, directeur des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique ; Christophe Leribault, directeur du Petit Palais ; Dominique Morel, conservateur général au Petit Palais) que celle qui consiste à faire ressurgir de l’ombre le grand symboliste belge que fut Fernand Khnopff (1858-1921). Cet artiste se fait remarquer lors de l’exposition de la Sécession viennoise en 1898, il fait alors sensation et connaît une notoriété internationale, influençant notamment décisivement l’œuvre de Klimt.

La scénographie délaisse la trop scolaire narration chronologique et favorise plutôt les associations thématiques, les échos intertextuels et interartistiques. La mise en scène reproduit la maison-atelier bruxelloise de l’artiste, demeure extravagante à vitraux bleus, à chambre bleue et à banquette bleue (bref, le bleu est omniprésent) dont Khnopff a lui-même conçu les plans. Le visiteur est amené à voyager dans cette espace fantasmé, dans ce lieu hors du temps, hors du monde où s’établissent de mystérieuses Correspondances, ce qui est suscité par la présence de diffuseurs de parfums que le visiteur est appelé à humer de concert avec l’écoute de poèmes mallarméens ou baudelairiens lus, de façon, soulignons-le, parfois monocorde, mais assurément pénétrante, synesthésique. Artiste symboliste, membre du Groupe des XX — le grand rendez-vous bruxellois de l’avant-garde artistique européenne — inspiré par Ensor, Vogels, Moreau et Van Ryssel, éperdu d’Art et de théâtre, cette homme insaisissable, souvent considéré comme hautain, ne laisse pas indifférent. Bien entendu, on ne peut s’empêcher de vouloir décrypter l’homme au prisme de son oeuvre.

Khnopff, coupé du monde, fidèle à son autocentrique devise « on n’a que soi », semble ne s’attacher réellement à personne, si ce n’est aux figures mythologiques Thanatos, dieu de la Mort et Hypnos, son frère, le dieu du Sommeil qui surplombe toute la production du peintre :

« Le sommeil est ce qu’il y a de plus divin dans notre existence. »

Khnopff est féru de mythologie, il est un érudit, fin connaisseur par exemple de l’art japonais dont il puise quelques inspirations çà et là — son charmant Roses et éventail japonais (1888) le prouve. Il partage avec les artistes nippons un certain goût de l’épure : ainsi il représente à l’envi les paysages mélancoliques d’une nature élevée au rang de divinité. Le bleu est souvent valorisé par touches délicates (L’aile bleue, Fernand Khnopff, 1894, huile sur toile, Collection Gillion Crowet). Est mise en perspective de l’oeuvre de Khnopff une toile du Japonais Hiroshi Sugimoto né en 1948, intitulée Roofline of Lacock Abbey, 2008, saisissant aplat de bleu intense comme le fait aussi Soulages. Chez Sugimoto, cependant, le bleu est presque « chaud » alors que les pâles occurrences bleues algides de Khnopff sont sans vie comme le sont aussi  les visages des notables qu’il peint.

Ses personnages ! Khnopff a pour habitude d’utiliser la photographie comme base de futures toiles ; il applique du pastel ou de la couleur sur des photographies qu’il retravaille dans l’optique de les rendre plus magistrales, moins vivantes finalement. Ce qui est remarquable chez Khnopff c’est la récurrence de figures obsessionnelles : des enfants trop sérieux pour leur âge posant dans des attitudes d’adultes, une mère qu’il adore, quelques rares amis, et surtout une soeur cadette avec qui il entretient une étrange, voire dérangeante complicité. Marguerite est une femme fine et élancée presqu’androgyne, rousse, pâle et réservée, héroïne semblant tout droit sortie d’un drame de Maeterlinck. On ne compte plus les toiles qui la représentent… Elle vêt généralement une longue robe blanche, qui souligne sa pureté et sa pudeur, parfois elle ceint des bijoux ou des apparats orientaux, une autre fois une tenue de tennis. Toujours diaphanes, hiératiques, marmoréennes et virginales, les femmes dignes d’être aimées doivent être privées d’attrait érotique, comme l’est une soeur. Khnopff représente systématiquement le même archétype de femme glacée, comme morte à l’intérieur. Et c’est là que l’oeuvre m’a semblé perverse. Même Le sang de Méduse (1898) laisse à peine deviner la sève de Méduse, comme si le corporel et l’organique répugnaient au peintre. Il n’est pas étonnant de le voir s’essayer à la sculpture, art qu’il appréhende évidemment sans affect, mais qu’il maitrise très bien techniquement parlant (Bronze de Méduse, 1900). Il est intéressant de comparer une toile et une sculpture qui représentent un même sujet.

Khnopff avait un absolu qu’il défendait corps et âme, inlassablement. La présence d’un cercle, symbole de perfection, était tracé au sol dans son atelier, ce cercle est littéralement reproduit au petit Palais. Ce cercle délimitait le lieu sacré qu’était l’atelier, les visiteurs étaient priés de se recueillir avant de le franchir. Khnopff semble enfermé dans un délire mystique, où seuls des êtres supérieurs, dont il fait partie, ont droit de cité : bustes pâles ressemblant à des statues gréco-romaines inaccessibles, oniriques ou énigmatiques à l’instar de l’Oedipe et du Sphinx de son plus célèbre tableau L’Art ou Des Caresses (1896). Les bustes et les corps ne sont presque jamais sensuels, les visages jamais souriants. Les seules femmes qui sourient sont immédiatement assimilées à des catins. La profonde misogynie de l’auteur est palpable, en effet, les femmes dignes d’être aimées sont la mère et la soeur-épouse, idoles à tout jamais inaccessibles, incertaines, figées. La figure féminine pour être respectée doit être hors d’atteinte, divinisée, florale et éthérée, se faire femme-statue, indéchiffrable et distante comme ces mortes de la peinture préraphaélite. Les figures qu’il représente sont désincarnées, à l’exemple des anges, détenteurs de savoirs miraculeux dont la puissance pourrait ébranler la raison du commun, hormis celle de quelques élus dignes de les recevoir, à l’instar du Sâr Peladan, occultiste français qui a influencé Khnopff dont il fréquentait les réunions Rose + Croix.

Enfin, notons la grande fascination qu’a exercé sur l’artiste la ville de Bruges, où il a vécu ses plus jeunes années et qui l’a marqué à jamais. Tel Memling, Primitif flamand, qu’il admirait, Khnoppf a su saisir la mélancolie grise de Bruges-la-morte, ville autrefois puissante, symbole d’une aristocratie déchue à laquelle il veut se rattacher.

Fernand Khnopff (1858-1921), Le maître de l’énigme, petit Palais, jusqu’au 17 mars 2019.

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