La revue littéraire et artistique

De l’Autre Côté », Henri Bé, Les Ombres d’Élyranthe

J’ai déjà évoqué cette toute jeune maison d’édition franco-belge voilà quelques mois, à l’occasion de la parution de sa première anthologie, « Ombres ». Voilà qu’elle récidive, avec cette fois un recueil consacré à un nouvelliste de talent, Henri Bé. Autant l’avouer, je craignais d’avoir du mal à être objectif dans cette chronique, car je connais cet auteur depuis quelques années, sous son pseudonyme de fondateur et d’administrateur d’un forum d’écriture de haut niveau, l’« Écritoire des Ombres ». Cependant, j’ai été rassuré à la lecture de ce deuxième ouvrage : la qualité est au rendez-vous, et je n’aurai pas besoin de me forcer pour écrire tout le bien que je pense de ce livre.

D’abord, le contenant. Par contraste avec la majorité des petits éditeurs actuels (et surtout des auto-édités !) qui s’obligent à nous infliger des couvertures criardes mijotées par infographie, essentiellement à base de barbares musclés et de pulpeuses demoiselles, « Les Ombres d’Élyranthe » proposent un visuel sobre et de bon goût, « à l’ancienne », ce qui, pour mon cas, change agréablement des Frazetta du pauvre… Autre motif de satisfaction : la relecture et le travail éditorial de mise en page et de typographie ont été réalisés avec sérieux, ce qui n’est pas toujours le cas chez certains micro-éditeurs, et rarement chez les auto-édités.

Voilà pour la forme.

Concernant le fond, Henri Bé nous propose quatorze nouvelles d’une agréable diversité, mais toutes appartenant au genre fantastique. Hantise, vampirisme, après-vie, les thèmes abordés sont classiques, (ce qui ne veut pas dire sans surprise) même si l’auteur ne se prive pas d’explorer les territoires de la SF ou des légendes urbaines. On peut déceler une cohérence interne dans ce recueil : des thématiques fortes parcourent l’ensemble de ces nouvelles, comme des personnages féminins très forts, la solitude et l’angoisse face à la mort et à l’au-delà, et surtout une psychologie très fouillée de chacun des personnages.

En outre, Henri Bé sait comment fonctionne la mécanique délicate d’une nouvelle réussie. Loin des effets faciles et rebattus, il sait comment partir d’une situation souvent banale de la vie quotidienne pour ensuite instiller le malaise face à une anomalie devenant le point où l’histoire bascule dans l’inquiétant et le fantastique. Cette progression dans l’anormal est obtenue grâce à un style sobre, épuré, qui met le lecteur en confiance avant de le confronter au malaise, le prenant ainsi par surprise. Quand un auteur maîtrise son sujet à ce point, nul besoin d’effets grossiers ou de grosses ficelles horrifiques. À l’instar des grands anciens du fantastique, Thomas Owen ou Le Fanu (auquel il rend un hommage appuyé dans « Tu Mourras avec Délices »), Henri Bé a compris que le fantastique ne réside pas dans l’outrance, mais plutôt dans la sobriété quand les effets sont bien dosés.

Si j’ajoute que « De l’Autre Côté » s’ouvre avec une préface pleine d’intérêt de Florence Barrier et se referme avec un jeu de questions et réponses avec l’auteur qui nous éclaire sur sa vie et ses inspirations, vous comprendrez que les moments que j’ai passés en compagnie de ce recueil m’ont comblé, me ramenant au temps où les grands anthologistes nous emmenaient sur les « Territoires de l’Inquiétude »…