La revue littéraire et artistique

Ayka (Айка), Sergey Dvortseyov (2018)

Ayka (Айка), Sergey Dvortseyov (2018)
Avec Samal Yeslyamova, Zhipargul Abdilaeva, David Alavverdyan…Ayka 2Ayka 3

Quatre nouveaux-nés serrés les uns contre les autres sur un chariot en mouvement. Langés dans les couvertures beiges d’un hôpital russe, leurs visages fripés sont frappés d’étonnement et de douleur. L’un deux fixe la caméra de ses yeux noirs comme des petites billes. Dans une pièce à côté, des mères apprennent à donner le sein à leurs enfants. L’une d’elles, Ayka (Samal Yeslyamova), ne semble pas enchantée d’avoir mis au monde celui qu’elle gardait son ventre. Elle s’éclipse aux toilettes puis brise une fenêtre pour s’enfuir dans le froid moscovite.

L’ouverture du second long-métrage de Sergey Dvortseyov, réalisateur d’origine kazakhe, donne le ton d’une descente aux enfers glacée et secouée par un fatum accablant. Ayka conte la tumultueuse existence d’une jeune mère de 25 ans, émigrée kirghize sans papiers ni permis de travail qui ne possède qu’une couche dans un squat sans fenêtres, courant après des emplois précaires pour tenter de rembourser des mafieux à qui elle a emprunté une grosse somme d’argent. D’un violent réalisme social, immersif dans un dispositif de réalisation adapté à ses ambitions (plans séquences, caméra épaulée, absence de musique additionnelle…), l’objet cinématographique de Dvortseyov s’abat sur ses spectateurs comme une pluie acide. Bijou de noirceur poisseuse au sadisme latent, Ayka ne sombre malgré tout jamais dans une veine misérabiliste et parvient de justesse dans un final déchirant à éviter les écueils narratifs de son genre.

Mais si le dispositif oppressant du film fonctionne (attention aux amis claustrophobes), c’est en grande partie grâce à l’interprétation habitée de Samal Yeslyamova, prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes l’année passée. L’actrice de 34 ans dont c’est seulement la seconde apparition sur grand écran (elle avait déjà tourné avec Dvortseyov dans son premier film Tulpan en 2008) est toujours juste, constante, jamais dans la démonstration de force — pourtant si prisée dans les survivals de ce type. Qui plus est, le scénario est empreint d’une grande retenue autour du passé de l’héroïne, et ce n’est qu’à la fin du film que l’on apprend la raison de son emprunt et de son abandon. Ce mystère ne fait qu’accentuer la profondeur insondable de ce visage kirghize, qui nous paraît lointain mais si proche, et qui arrive courageusement à ravaler ses larmes face à la cruauté de son environnement hostile. Les zones d’ombres narratives permettent également de faire d’Ayka une œuvre édifiante sur le secret, sur la disparition et sur la présence si fragile de ces immigrés clandestins qui vivotent en se cachant du reste du monde sans plus même se demander l’origine de leur lutte.
Dvortseyov n’en montre pas trop, et ses personnages n’en disent pas non plus énormément. Les moments dans lesquels Samal Yeslyamova nous touche le plus sont d’ailleurs ceux qui sont silencieux.

Car Ayka ne parle pas beaucoup. La jeune femme porte sa croix avec humilité. Elle fuit ses dangereux créanciers, pellette la neige avec des gaillards grands deux fois comme elle, tente sans succès d’emprunter de l’argent à un vétérinaire qui la traite moins bien que les Bergers allemands qu’il soigne… Mais rien ne parvient à l’ébranler. Son véritable fardeau est la naissance, celle qu’elle a engendré, qui la fait saigner abondamment du plus profond de son corps et qui remplit ses seins d’un douloureux liquide blanchâtre. Peut-être est-ce son instinct maternel qui l’anime d’une énergie salvatrice ? Mais voilà, Ayka a abandonné son enfant sans même lui adresser un regard et ne semble pas regretter son geste. Très vite pourtant, la nature lui rappelle les contraintes de sa féminité. Dans une scène aussi dérangeante que poignante, une femelle Teckel faible et blessée offre ses mamelles sanglantes à sa portée de petits. Les yeux d’un chiot fixent soudain la caméra, à quelques centimètres au-dessus de lui, et les deux petites billes sombres nous rappellent les quatre nourrissons de l’hôpital.

En 2010, dans les maternités de Moscou, 248 nouveaux-nés ont été abandonnés par des femmes venues du Kirghizistan. C’est cette terrifiante statistique qui a inspiré à Sergey Dvortseyov son second long-métrage. Sans jamais apporter de jugement moral, sans s’éparpiller dans une fastidieuse analyse culturelle ou une réflexion politique sur la gestion post-soviétique des flux migratoires, Ayka parle peut-être tout simplement de la trajectoire d’une de ces 248 mères.