La revue littéraire et artistique

Sérotonine, Michel Houellebecq

Les romans de Houellebecq nous fascinent parce que nous nous intéressons bien plus au personnage public qu’à ses textes. On ne peut pas s’empêcher d’essayer de comprendre l’homme en lisant ses livres où l’on repère en effet des similitudes troublantes entre les éléments biographiques que nous connaissons sur l’auteur et les caractéristiques des personnages. Cela est vrai évidemment pour son nouveau roman Sérotonine. Ce petit jeu pathétique auquel nous nous livrons avec plus ou moins de promptitude, encouragés par les médias, me met mal à l’aise, me fait honte.

Je n’ai pas envie d’adopter la démarche un peu consensuelle qui consiste systématiquement à vanter le talent de l’auteur (d’autres écrivent mieux à mon sens) ou au contraire à démolir son œuvre avec perversité (il a un certain regard sur le monde donc si l’on ne partage pas sa vision, il suffit d’avoir l’honnêteté intellectuelle de ne plus acheter ses livres et de se taire). Chaque auteur a ses marottes. C’est le moins que l’on puisse dire avec Houellebecq. Sérotonine met en scène un quadragénaire dépressif et désabusé qui délaisse son travail et sa compagne, puis s’enferme tour à tour dans une maison isolée ou une chambre d’hôtel, pour faire l’amer constat de ses échecs amoureux. Comme toujours, le narrateur a cette même attirance pour les très jeunes femmes, cette même crudité dans le rapport à la chair : le corps n’est qu’un outil. Il a le même cynisme quant à la vanité des relations humaines fondées souvent sur des contingences et rarement sur des évidences (coups de foudre). On a toujours l’impression que l’écrivain, cette fois (et pas juste le narrateur), se soulage de ses pensées mortifères et sordides en mettant en scène ce qu’il y a de plus noir dans le cœur des hommes, ou en faisant ressurgir leurs peurs secrètes (perte de virilité, solitude, folie…).

L’auteur est un observateur mais ne délivre pas pour autant de réel jugement, ce qui peut être perturbant (je pense à la scène où l’on surprend un pédophile et une petite fille : il décrit, c’est tout), évidemment, le lecteur est libre de lire entre les lignes. Lire Houellebecq a assurément une fonction cathartique, on se purge de nos sinistres passions au spectacle des aventures pitoyables du narrateur. Je trouve cela peu glorieux, mais nécessaire en littérature. Pour autant, Houellebecq n’est pas dépourvu d’humour (noir ou auto-dérisoire), Sérotonine comprend quelques passages grinçants qui sont d’autant plus savoureux, puisque rares, le ton étant globalement très pessimiste. Je vous épargne la longue analyse sur le romantisme chez Houellebecq, si le romantisme consiste à faire volontairement échouer une relation pour se morigéner et se flageller de l’avoir altérée, alors, en effet, on est en plein dans la veine romantique. Quelques passages valent assurément le détour : ils proposent des réflexions clairvoyantes sur la nature humaine et les contradictions qui déchirent l’Homme. À l’instar de Huysmans les personnages de Houellebecq se roulent dans la fange et la concupiscence pour légitimer le constat amer et douloureux que la seule issue est le suicide, du moins symbolique (suicide social à la suite du dégoût que l’Homme inspire). Il faut se retirer pour ne plus rien ressentir et vivre sans passion. Cette quête de retraite spirituelle, voire religieuse, est récurrente dans l’œuvre de Houellebecq et nous interroge sur la nature profonde du message délivré.

Avec Sérotonine, une fois de plus, j’ai le sentiment que Houellebecq crée le trouble, joue avec l’ambiguïté et que l’on est content, benoîtement, de mordre à l’hameçon… Tout cela est bien innocent, au fond.

Sérotonine, Michel Houellebecq, Flammarion, janvier 2019.