La revue littéraire et artistique

Le Rituel des dunes – Jean-Marie Blas de Roblès

Perversion ou bénédiction, le roman ?

C’est la question que pose en creux Jean-Marie Blas de Roblès dans Le Rituel des dunes. Ou plutôt celle qu’il n’ose pas poser lui-même mais qu’il fait en sorte que son lectorat se pose. Cette dingue, cette folle de Beverly, est-elle cliniquement folle ou rejoue-t-elle, à la façon d’un personnage romanesque qui se serait égaré dans le monde réel, la fureur, la passion qui animent les héroïnes de ses romans favoris ? s’interroge Roetgen, le narrateur du roman. D’abord intrigué et même franchement séduit par la bizarrerie de Beverly, il déchante rapidement lorsque cette dernière se métamorphose en furie incontrôlable.

Beverly est une néo-Bovary (vous aussi vous avez remarqué l’homophonie ?) qui passe son temps à projeter ses fantasmes sur les gens, les choses et les situations. Tout comme pour Emma, cette attitude en porte-à-faux avec la réalité finit par lui coûter cher. « Dans sa confusion, elle ne cessait de revenir à leur séjour à Beidaihe, le magnifiant chaque fois un peu plus. » Mais Beverly est une Emma qui a découvert très tôt le goût de l’arsenic.

Pour elle, tout débute à l’adolescence lorsqu’elle se retrouve subitement sans toit après que ses parents lui ont définitivement fermé la porte de leur maison et de leur univers bourgeois-catho. « Jeune fille modèle jusqu’à l’âge de quinze ans, elle avait soudain lâché la bride pour s’intéresser au marxisme, à la marijuana, à Ornette Coleman, à Andy Warhol, à Timoty Leary, à l’érotisme… » À peine sortie de l’enfance, Beverly se retrouve ainsi confrontée au monde glauque, miséreux et violent de la rue. Rideau. L’acte 2 de la vie de Beverly commence. On est à des années-lumière de la rue qui faisait le décor principal de l’acte précédent. Beverly est devenue une business woman aguerrie, à la tête d’une fortune personnelle de 100 millions de dollars. Et le lecteur, et Roetgen avec lui, de tenter de débrouiller le rapport entre ces deux facettes a priori irréconciliables d’un même personnage.

Ce qui ne tue pas nous rend plus fort, paraît-il. Pourtant, loin de l’avoir immunisé à la manière du roi Mithridate dont l’ingestion de doses croissantes de poison le prémunissait de l’empoisonnement, l’expérience précoce que Beverly fait de la malignité des hommes a plutôt eu pour effet de provoquer chez elle une cassure, une profonde instabilité émotionnelle dont les conséquences continuent à se dérouler des années après.

Que ces « tours et détours » fassent réellement partie du vécu de Beverly ou qu’elle ait tout pompé dans les histoires dont elle est si friande est un point absolument insoluble. Quoi qu’il en soit, le récit de ses (més)aventures ne manque pas de faire proprement halluciner Roetgen, celui qui deviendra son amant et qu’elle vient alors tout juste de rencontrer. Là où Roetgen tombe sous le charme de Beverly, c’est par l’aura de mystère que son récit, pourtant étonnement transparent et même cru à force de réalisme, projette sur sa personne. Quel individu peut se prévaloir d’une existence supérieurement exaltante à celle du plus insipide des personnages de roman ? Aucun. Et cela tient au fait que ce sont précisément les artifices de la narration qui rendent « l’existence » digne d’intérêt.

Le vrai sujet du roman, par conséquent, ce n’est pas Roetgen, notre narrateur à la première personne, ni même la lunatique et mutine Beverly, mais le roman lui-même, que Beverly personnifie à sa manière. En effet, insidieusement, l’auteur Blas de Roblès répand l’idée que la folie de Beverly est alimentée par les histoires qu’elle réclame chaque soir à son amant pour s’endormir.

Pour comprendre un peu mieux de quoi il retourne, attardons-nous à présent sur le personnage de Roetgen, l’amant. Roetgen a rencontré Beverly par l’entremise de son colocataire, un hurluberlu du nom de Warren qui aime faire étalage de ses expériences sexuelles et toujours avec force détails (on connaît tous quelqu’un comme ça !). Roetgen et Beverly vivent tous deux à Tientsin, dans la Chine communiste de la fin des années 1980. C’est là, dans ce cadre exotique qui ajoute encore à l’atmosphère loufoque et un peu désuète du récit, que se déroule la majeure partie du roman. Roetgen est professeur de langue à l’Institut de la ville et écrivain à ses heures perdues.

Vous l’aurez compris, c’est aux écrits de Roetgen que Beverly en veut. Chaque soir, la supplique recommence : « Shéhérazade, Shéhérazade… raconte-moi une histoire pour m’aider à survivre encore une fois à cette nuit ». Mi-amusé, mi-impatienté, Roetgen finit toujours par se conformer au désir de Beverly. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Roetgen a le chic pour raconter des histoires.

S’il reconnaît s’inspirer largement de ses propres manuscrits, Roetgen lit moins qu’il n’invente. Pourtant, les « histoires » de Roetgen n’accusent aucune marque d’oralité, aucune hésitation, rectification, interruption ou contradiction logique. Tout se passe comme si le conteur disparaissait totalement derrière le récit. En cela, ces récits secondaires, que l’on pourrait dire « enchâssés », sont de véritables romans dans le roman. Distillés sous forme de chapitres façon romans-feuilletons ‒ les chapitres des « romans » de Roetgen devenant les chapitres du roman de Blas de Roblès ‒, ils occupent des pans entiers du roman au point de faire carrément concurrence au récit principal (ou récit-cadre).

Sur le plan formel, les histoires de Roetgen sont en tout point semblables au récit-cadre. On y retrouve un narrateur de sexe masculin qui emploie la première personne du singulier et auquel l’auteur, c’est-à-dire en fait Roetgen, insuffle son sens de l’humour et son érudition. Aucune discontinuité narrative n’est donc observée à l’échelle du roman, ce qui rend ces récits enchâssés particulièrement difficiles à identifier (même pour un lecteur attentif).

Autre particularité de ces histoires : elles n’ont ni début, ni fin. A première vue, l’on pourrait être tenté de penser que les histoires de Roetgen sont prises pour leur seule fonction hypnotique. Après tout, l’objectif n’est-il pas de favoriser le sommeil chez Beverly ? De la même façon que Théophile Gautier a un jour proclamé l’art pour l’art, Jean-Marie Blas de Roblès proclamerait ainsi le roman pour le roman, où ce que l’on raconte compte moins que la manière de le raconter. « (…) il demanda si l’alternance de chapitres sans queue ni tête ne la gênait pas, lui-même s’y étant un peu perdu à la lecture ; voulait-elle qu’il lui résume les parties manquantes ? – Surtout pas ! Les chapitres absents n’ont aucune importance. C’est comme dans la vraie vie : entre deux intervalles de temps qui séparent nos rencontres, je ne sais rien de ce qui arrive dans ton existence, ni toi dans la mienne. On passe ses jours à imaginer ce que l’autre a bien pu faire ou penser, à combler les trous. Et lorsqu’on se revoit, les résumés paraissent toujours un peu minables en comparaison. »

Pourtant, plus l’on progresse dans le roman, plus l’on réalise que ces histoires n’ont pas seulement vocation à jouer les berceuses pour grande fille angoissée. Loin de piquer du nez, Beverly suit avec une attention extrême le fil des histoires (ou fragments d’histoires), y allant même de son petit commentaire à la fin. Certaines d’entre elles suscitent même des débats idéologiques plus ou moins houleux entre Beverly et Roetgen. Mais la vraie plus-value de ces histoires, leur raison d’être, réside dans leur capacité d’interaction avec le vécu des personnages principaux. Ainsi Beverly compare-t-elle sa relation avec Roetgen à celle qu’elle entretient avec les personnages haut en couleur qui peuplent ses récits, sans réaliser qu’elle opère ce faisant une inquiétante confusion entre fiction et réalité.

Des éléments a priori anodins du récit de Roetgen – lieu, actions – entrent en résonnance avec le vécu tant de Beverly que de Roetgen lui-même. Citons par exemple, « ce con de Laffite », qui réalise la prouesse de passer la nuit au creux d’un chaudron de bronze dans la Cité Interdite à mettre en parallèle avec les excentricités dont Beverly s’est elle-même rendue coupable par le passé : « Elle adorait cette idée du chaudron, si proche des fantaisies qu’elle réalisait parfois ». Le roman est tout entier traversé par des jeux de miroir par lesquels les personnages du récit principal se confondent avec ceux des récits secondaires.

On parlera à juste titre de mise en abyme, de dimension métalittéraire pour ce roman étourdissant et bigarré. Alors que Beverly succombe à la folie qui la ronge, Roetgen prend la plume pour rédiger une sorte de fin qui semble vouloir s’appliquer à l’ensemble de ses manuscrits, les rassemblant sous une même entité. Et c’est un peu par là qu’il accède au statut d’écrivain, révélant l’œuvre sous les fragments de récits épars.

La fin de Roetgen détonne avec le reste du roman, ne serait-ce que parce que la narration est désormais assumée par une femme. Du moins, en apparence. « Nul besoin d’un miroir pour comprendre la métamorphose qui venait de se produire. Je savais désormais que j’étais lui, que j’avais acquis l’ensemble des signes distinctifs qui permettraient aux autres de m’identifier, sans aucun doute possible, avec celui que je n’étais pas. ».

De ce final énigmatique, nulle certitude n’émerge. On peut y voir un moyen pour Roetgen d’offrir à Beverly une ultime revanche sur la vie. Comment ? En lui permettant de vivre par procuration l’existence à laquelle elle aspire. Le couple Roetgen-Beverly s’y donnerait à voir sous les espèces d’un duo harmonieux et fusionnel effectuant une promenade routinière sur les dunes de Fortaleza (Brésil) en compagnie de leurs deux enfants et d’une chienne. Au moment où se matérialise enfin quelque chose comme une vie familiale heureuse, la séparation advient, brutale, qui efface toutes les certitudes du lecteur quant à l’identité des personnages et à la nature exacte de leur relation. « Nous sacrifiâmes point par point au rituel de notre amitié. Chacun de nos gestes, chacune de nos paroles, pris ce relief insensé des choses qui finissent, et dont on sait au fond qu’elles ne se reproduiront plus. »

Le Rituel des dunes – Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, janvier 2019.