La revue littéraire et artistique

Calder et Picasso

L’exposition Calder-Picasso, propose une analyse singulière, selon la notion de « vide », sur laquelle s’appuyait la création de ses deux artistes majeurs. Du tracé au vide-espace, elle permet de mettre en lumière les problématiques identiques, au-delà de ses expressions sur la matrice de l’œuvre sculpturale, entre ces deux géants assez éloignés.

C’est dans le rapport qu’entretient l’espace plein avec l’espace vide que ce dernier se révèle. Cette interdépendance se présente comme un rythme, avec des dominantes, comme en musique, évoqué par Calder dans Croisière, fil de fer, et bois peint, 1931 qui inclut inertie et entrainement. Tout est histoire de dialectique. Ici on peut parler de signe dans cette œuvre plus que de plein. Avant tout, le vide est un espace disponible. Le vide exprime une disparition. Celle-ci est peut-être plus lisible dans l’œuvre de Picasso, Tête de femme, 1928, en laiton et fer peints. Ici, le vide est un espace disponible lorsque par évidence ce qui le remplissait a disparu. La vibration unirait deux choses que sépare un écart  ou « vide interstitiel, qui exprime un mouvement d’attente, d’autant plus fertile qu’il est mince et où se joue l’extrême intensité de la relation », affirme Pierre le Dantec. Le vide exprime une potentialité. Calder invoque les forces invisibles lorsqu’il appréhende le vide, guidé par une curiosité intellectuelle. Le mouvement exprimé fait place à une transformation possible : « Les espaces vides entre des formes ne sont pas des présences inertes, parce qu’il est parcouru par des souffles, reliant le monde visible à un monde invisible » écrit François Cheng. L’approche de Picasso est l’abolition de toute frontière entre lui-même et son sujet, comme s’il était absorbé corps et âme par l’œuvre elle-même, fusionnant avec elle.

Pas d’extraction pour Calder dans le sens ablation ou arrachage : on peut le voir découper des plaques de métal, dans une vidéo. Il vise l’abstraction. « Instant momentané, mais aussi loi physique de variation entre les éléments de la vie, » ajoutait-il. Alors le vide et le plein sont pensés et perçus comme complémentaires. Et le vide donne sens à l’ensemble que forment vide et plein. Les mobiles de Calder s’équilibrent selon le poids, le découpage des volumes, et le nombre de pièces associées entre elles.

Ces mobiles expriment la vision de l’artiste et celle de l’ingénieur en mécanique, qui excellait en mathématiques, et qui voit les phénomènes sensibles en même temps que les principes qui les gouvernent. Il explore le vide, telle une friche qu’il faut combler, ainsi le mettre en valeur.

Autant on reprend le terme mobile, baptisé par Duchamp, autant pour Picasso, la tentation est grande de réutiliser le terme stabile prononcé par Jean Arp. La sculpture complexe chez Picasso ne s’observe pas seulement selon les pleins et les vides, selon les jeux de lumière,  ou d’après son modelé propre, montrant par exemple des contorsions. Parce qu’elle se décompose et pas uniquement avec ces moyens formels, il en va de sa force extraordinaire de propositions exploratrices.

Il existe une pièce de Calder accrochée au mur donc non mobile : sa Constellation murale avec rangées d’objets, datée de 1943. Le métal se fait rare pendant la Seconde guerre mondiale. Il cherche à accrocher ses compositions au mur, comme un tableau, ou dans des emplacements surprenants. Les Constellations de Picasso, 1930, à l’encre de Chine peuvent être considérées comme une tentative désespérée pour trouver un discours ordonné et rationnel, décrivant la situation sociale et politique, pleine de turbulences. Le vide évoque une réalité extérieure, comme le vide de la feuille de dessin. Il peut être un vide intérieur : on peut choisir de faire le vide dans sa tête et d’être vidé par l’effort.

On perçoit le vide comme espace parce qu’il a une structure, une forme carrée, ronde, concave, ou convexe. Le vide a un espace orienté, aussi, par rapport à une forme définie, perçu d’en bas, sur un socle à terre, par exemple. Mais il pourrait aussi être perçu d’en haut, ou vu du dessus, devant soi, ou derrière soi. Nous l’apprécions selon les lignes verticales et les surfaces horizontales, ou vice versa. Sans doute est-il plus aisé de mieux le percevoir à partir des sculptures qui ne bougent pas. Un spectaculaire mobile de Calder est accroché au plafond de l’une des salles les plus aériennes, dont l’ombre se reflète sur un carré blanc juste en dessous : le mobile et son double, associé davantage à une dynamique. Il bouge légèrement selon les mouvements des corps qui circulent tout autour. Ici, le vide est en tension avec les espaces pleins.

Le vide est un volume signifiant : il est l’esprit de deux artistes majeurs, aussi de celui du poète. Et il est une potentialité multiple. Ces deux-là l’ont compris, dans leur quête quotidienne.

Pablo Picasso, Tête de femme

Pablo Picasso Tête de femme Boisgeloup, 1931 Plâtre original 71,5 x 41 x 33 cm Musée national Picasso-Paris Dation, 1979 © RMN-Grand Palais / Béatrice Hatala © Succession Picasso 2019

Alexander Calder Vertical Foliage

Alexander Calder Vertical Foliage, 1941 Tôle, câbles et peinture 140 x 167,6 cm Calder Foundation, New York © 2019 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris

Exposition au Musée Picasso, à Paris jusqu’au 25 août 2019