La revue littéraire et artistique

Bacchantes, Céline Minard

© Rivages

Avec Bacchantes, Céline Minard, auteure de Faillir être flingué, s’essaye à un nouveau genre : le roman policier. Des individus non identifiés sont entrés par effraction dans la cave de garde ECWC, connue pour être « la plus sécurisée de Honk Kong ». Cette cave nouvelle génération construite dans d’anciens bunkers de l’armée britannique est la propriété de M. Coetzer, ancien ambassadeur sud-africain reconverti dans la gestion de vins d’exception. On est à H-15 du passage d’un typhon dévastateur sur la baie. Deux horloges tournent ainsi simultanément, deux comptes à rebours qui finissent par signifier l’arrivée imminente d’une même menace diffuse, dont on ne sait plus trop si elle est individuelle ou collective.

Pour tenter d’éviter une catastrophe – un vrai trésor en bouteille d’une valeur estimée de 350 millions de dollars dort dans la cave de Coetzer – et trouver un terrain d’entente avec les intrus, Coetzer compte avec l’appui d’un policier répondant au nom de Jackie Thran et d’un négociateur, Marwan Cherry.
Sans égard pour l’état émotionnel de Coetzer, sur des montagnes russes, les braqueurs (ou supposés tels) déroulent le fil d’une comédie où se côtoient humour potache, absurde et dérision. Une comédie à laquelle assiste Coetzer, impuissant, depuis l’écran de la salle de contrôle de l’ancienne maison du gardien qui sert de QG aux trois compagnons d’infortune. Au détour d’une scène où les braqueurs se disputent une partie de quilles avec des grands crus, ces derniers réalisent que les braqueurs sont en fait… des braqueuses !

Ce qu’elles veulent, la manière dont elles sont parvenues à s’introduire au cœur de la forteresse ECWC réputée imprenable échappe totalement à la compréhension de Coetzer et ses deux acolytes, pourtant hommes de terrain, rompus à l’art de la négociation. Évidente, en revanche, est la supériorité (tactique, stratégique) de ces « drôles de dames » sur leurs homologues masculins. La maîtrise de leur rôle respectif est à ce point parfaite qu’elles se payent le luxe d’improviser, allant jusqu’à admettre dans l’enceinte du bunker où elles se trouvent un Coetzer au bord du suicide pour négocier les conditions de sa reddition autour d’un (deux, trois) verre(s) de whisky.

La « gratuité » du récit, son registre absurde et parodique – il suffit pour s’en convaincre de considérer le jeu sur l’onomastique auquel se livre l’auteure (ECWC dont on retient surtout les deux dernières lettres / homonymie entre Jackie Thran et Jackie Chan dont les performances télévisuelles inspirées du kung fu ont fait mouche auprès de toute une génération d’enfants) – sont là pour signaler une dissonance (ou, comme dirait l’oncle Gégé : « une couille dans le potage »), une perversion des codes du roman noir.

D’aucuns, amateurs de polars certainement, déploreront un défaut d’indices, une faiblesse ou incomplétude de l’intrigue qui ne dit rien, par exemple, de la manière dont le trio infernal est parvenu à déjouer le dispositif ultra-sophistiqué de sécurité du bâtiment ou encore une fin en queue de poisson. Et s’il fallait voir derrière ce roman non pas un polar raté mais un hommage, comme nous le suggère d’ailleurs le titre du livre lui-même, brillant et jubilatoire, aux antiques prêtresses vouées à la célébration du culte de Dionysos (Bacchus pour les Romains) ? Autrement dit, un roman sur le plaisir de l’ivresse…

« Coetzer suit le parcours de la dernière gorgée le long de son œsophage, il la regarde tapisser son estomac, une doublure de soie, sans s’apercevoir que la Brune est un train de lui parler. Sa voix a réchauffé l’espace autour d’eux (…) aussi intime que l’alcool dans ses veines. Elle lui dévoile le lieu qu’il s’est trouvé, qu’il a construit, sa caverne archaïque, son nid de bulles dans lequel il veut secrètement s’installer, les millions de drupes dures et veloutés qui l’enceignent et dont il cherche la chaleur. »

Car dans le fond, a-t-on vraiment besoin de comprendre comment ou pourquoi pour jouir du résultat, en l’occurrence la victoire de ces wonder women excentriques et bonnes vivantes sur trois dadais coincés, perdant leur temps et leur argent dans des pratiques sociales compliquées et inutiles lorsqu’il suffirait de s’installer confortablement dans un fauteuil et déboucher une bonne bouteille ? Est-ce que de toute façon, le genre, je parle du thriller, ne se moque pas déjà suffisamment de nous en nous montrant invariablement à la télévision ou au cinéma, le même personnage du geek à lunettes, terré au fond d’une cave ou dans un égout, capable de pirater à distance en quelques secondes d’une bande son reproduisant le bruit des touches d’un clavier d’ordinateur frappées à une cadence infernale, les systèmes de sécurité le plus performants au monde ? Est-ce qu’une scène de ce genre, dans un film ou un roman, n’est pas autrement plus irritante et décevante qu’une « omission » d’un détail finalement assez anecdotique et en tout cas ne gênant en rien l’accession par le lecteur au plaisir du texte ?

Bacchantes, Céline Minard, éditions Rivages, janvier 2019.

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