La revue littéraire et artistique

Juul Kraijer à la Galerie des Filles du Calvaire

©Juul Kraijer, Untitled (L.P.#8), 2015 35,8 x 50,6

Diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Rotterdam où elle travaille, Juul Kraijer est dessinatrice, vidéaste, photographe. De chacun de ces médiums, l’artiste soustrait la substantifique moelle : du dessin, elle utilise le potentiel d’étrangeté ; de la photographie, les modelés et les valeurs de lumière ; de la vidéo, le contraste des temporalités.

Si Caravage affirmait qu’il lui coûtait autant de soin de faire un tableau de fleurs qu’un tableau de figures, il trouvera ici quelques échos. L’absence de hiérarchie entre les sujets et les médiums se sent chez Juul Kraijer. En résulte une attention à tout être, toute chose qui, simplement, est. En même temps, un traitement particulier est réservé à chaque élément, qui se voit associer sa propre opération plastique. La forte esthétisation des natures mortes rappelle la tradition picturale pluri-séculaire des pays nordiques dont l’artiste est issue. Différentes, les figures dessinées ont ce quelque chose d’évanescent un peu néo-romantique. L’ensemble est néanmoins bien cohérent. C’est un système synesthésique entre les êtres, la nature, et les hommes qui forme le fil rouge de cette pratique multiple.

D’abord, les dessins, d’assez grand format, comprennent une puissance symbolique d’autant plus forte qu’elle se limite à l’essentiel. Souvent, c’est un corps qui occupe l’espace de la toile laissée à sa couleur virginale. J’utilise l’article indéfini « un », tant ces figures se rapprochent davantage d’une silhouette générique de l’humain que d’une personnalité effective. Le cadrage est centré et les détails inutiles chassés dans les confins du decorum.

Des microorganismes – mouche, papillon – viennent habiller le corps et en souligner les formes. L’utilisation du fusain accentue la simple douceur du trait. Cette matière friable, volatile comme ces insectes, se dédouble parfois dans des traits donnant l’impression que le corps vient d’atterrir dans un battement de membres.

Dans ce processus de morphogenèse entomologique, la décomposition est contenue en puissance. Mais plus que « de poussière, tu redeviendras poussière », on est dans une sorte de métempsycose, cette transmigration de l’âme entre les hommes, les animaux et la nature dont parlent Platon et les sages indiens. Le même cycle originel de la nature se retrouve dans l’ensemble de l’oeuvre qui prône une douce harmonie des êtres. Avec les photographies de corps, on repère régulièrement une contorsionniste, enroulée sur son être comme un têtard en position foetale. Mais c’est surtout la figure du serpent, si présente, qui rappelle la notion de cycle avec le signe de l’ouroboros. Ce serpent qui se mord la queue symbolise dans la mythologie greco-égyptienne le temps qui passe et le système cosmique. Dans une série de vidéos, on voit ces pseudos basilics s’enrouler tranquillement autour d’un visage apaisé. Mais la tête enserpentée de Juul Kraijer n’a rien de la Méduse terrifiante. Dans un ouvrage sur la thématique de la Gorgone, Méduse, contribution à une anthropologie des arts du visuel, Jean Clair écrit : « Méduse, figure du sexe et de la mort, est aussi le paradigme de la vision de lartiste ». C’est donc d’abord une histoire du regard qu’évoque le serpent. La figure un peu androgyne de Juul Kraijer est effectivement une grandeur sereine qui rappelle que la Gorgone n’est jamais regardée en face, mais dans le reflet du bouclier de Persée. Je crois que c’est ça, la définition de « l’art ».

Juul Kraijer est présente dans de nombreuses collections internationales (notamment la Fondation Louis Vuitton et le MoMA).

Exposition jusquau 6 avril 2019 à la Galerie Les filles du calvaire.

Juul Kraijer, Untitled, 2014-2015 49,72 x 36,29. Impression pigmentaire sur papier Hahnemühle Museum Etching Courtesy Galerie Les filles du calvaire

©Juul Kraijer, Untitled, 2014-2015 49,72 x 36,29. Impression pigmentaire sur papier Hahnemühle Museum Etching Courtesy Galerie Les filles du calvaire

sculptuur brons

©Juul Kraijer, Untitled, 2010-2011 101,5 x 210,5 cm. Fusain sur papier Photo_ Peter Cox Courtesy Galerie Les filles du calvaire

 

Juul Kraijer, Untitled, 2015-2016 100,3 x 140,5 cm. Fusain sur papier Courtesy Galerie Les filles du calvaire

©Juul Kraijer, Untitled, 2015-2016 100,3 x 140,5 cm. Fusain sur papier Courtesy Galerie Les filles du calvaire