La revue littéraire et artistique

Mes héros ont toujours été des junkies

© Delcourt

Ce one-shot s’inscrit dans un ensemble plus large qu’est la série noire Criminal scénarisée par Ed Brubaker et illustrée par Sean Philipps. Nul besoin néanmoins d’avoir lu les autres tomes de la série pour appréhender cet album.

Ellie, élevée par une mère junkie qu’elle a vu succomber il y a dix ans à une overdose, défend pourtant la consommation de drogues qu’elle considère comme capable d’ouvrir l’esprit et d’étendre le champ de la conscience. Elle n’a pas envie de se justifier quant à sa propre consommation de stupéfiants, elle en banalise même la prise. Les musiciens qu’elle admire et écoute de façon obsessionnelle — les mêmes que sa mère adorait  — ont tous en commun le fait d’avoir été des toxicomanes. Si les artistes qu’elle vénère — Billy Holliday, Lou Reed, David Bowie, Nick Cave pour n’en citer que quelques-uns — ont pris des drogues, c’est parce qu’ils ont voulu s’affranchir des réalités prosaïques de ce monde et atteindre, quitte à en mourir, les paradis artificiels. Ellie se construit un univers au romantisme noir et décadent au sein duquel seule la mère disparue et idéalisée semble avoir droit de cité.

Je ne m’attarderai pas sur le scénario en définitive assez conventionnel. Une junkie mi-voleuse, mi-amoureuse rencontre un jeune homme influençable en cure de désintoxication et cela tourne mal. Prenez Bonnie and Clyde, faites les s’échapper d’un centre de rehab huppé et laissez-les cambrioler les alentours, vous verrez ce qui advient. La femme fatale et toxique détruit toujours le jeune innocent, on connait la suite ! Ici, ce qui compte ce n’est pas tant le scénario que l’atmosphère particulière qui émane de ce texte. On ne peut qu’être sensible à la pureté des tons pastels employés, à leur douceur fallacieuse et redoutablement efficace. On se laisserait bien saisir par la main et entrainer loin, de l’autre côté du miroir… L’ensemble est pop, flash, complètement hippie. Cette nouvelle graphique s’appréhende comme un intermède musical poétique et triste. On ressent plus que l’on intellectualise, mais où est le mal ?

Criminal, hors-série. Mes héros ont toujours été des junkies, Ed Brubaker et Sean PhillipsDelcourt, mars 2019.