La revue littéraire et artistique

Ce que savait la nuit, Arnaldur Indridason

Ce que savait la nuit est un polar qui ne déroge pas aux lois du genre (une histoire de meurtre, un héros mauvais garçon assagi qui mène l’enquête, luttant contre la résurgence d’un passé douloureux) avec quelques coquetteries quand même qui tiennent autant au scénario qu’aux caractéristiques de l’écriture de l’auteur, l’Islandais Arnaldur Indridason.

L’intrigue, pour commencer. Très ancrée dans son siècle, avec, dès les premières pages, jetée comme une amarre spatio-temporelle au lecteur, la référence au glacier islandais de l’Eyjafjallajökull, abritant un volcan dont l’éruption en 2010 avait été beaucoup commentée dans les médias à l’époque. En toile de fond, un autre phénomène médiatico-géologique marquant de notre siècle : le réchauffement climatique, avec les conséquences que l’on sait sur les glaciers de par le monde.
Le résumé à présent : une vieille affaire de meurtre irrésolue – ce que les spécialistes du genre nomment le « cold case » – refait surface, au sens propre du terme, lors d’une excursion touristique un jour de septembre sur le Langjöfull. Le soleil radieux qui darde sur le glacier ce jour-là fait affleurer un visage humain à la surface de la glace… Et ce visage et cette tête sont eux-mêmes rattachés à un corps qui est bientôt extrait de la masse glacée pour atterrir sur la table de Svanhildur, médecin légiste et amie du héros, un certain Konrad, policier à la retraite. Les premières analyses parlent, et surprise ! La victime est connue de Konrad qui s’était échiné à résoudre le mystère de sa disparition à l’époque. L’enquête, nébuleuse, s’était soldée par le classement du dossier, le principal suspect ne consistant pas une figure d’assassin suffisamment convaincante aux yeux de la justice. De cet échec, il ne reste plus à Konrad trente ans après les faits qu’une résignation teintée d’amertume. La découverte fortuite du corps de la victime en parfait état de conservation ressuscite en un éclair les espoirs déçus de l’ex policier fraîchement retraité, lequel reprend du service derechef, comme consultant privé cette fois, auprès de Marta, chef de la Criminelle et son amie de longue date.
Ajoutons à cela que Konrad est un personnage sympathique : grand-père gâteau avec ses jumeaux de petits-fils, vieil ours renfrogné vis-à-vis du reste de l’univers (exception faite des deux ex-collègues féminines précitées). La disparition précoce de son père, l’autre meurtre non élucidé de l’histoire, et le récent décès de sa femme des suites d’un cancer achèvent de rallier le lecteur à la cause de cet écorché vif au cœur tendre.

Étant étrangère à l’œuvre d’Arnaldur Indridason – dont je sais seulement qu’il n’en est pas à son coup d’essai – je ne suis pas en mesure de vous dire si l’auteur accomplit là un tour de force ou au contraire, signe un roman mineur au regard du reste de son œuvre. Toujours est-il que j’ai pris plaisir à me faire mener en bateau, observant mes certitudes se muer en déconvenues et inversement, par un scénariste hors pair. Il n’est pas jusqu’au titre, Ce que savait la nuit, qui ne contribue à créer ce climat d’attente anxieuse si caractéristique du genre, par la mise en évidence de la part de mystère qui résiste toujours à l’enquêteur, y compris lorsque celui-ci parvient à ses fins.

Ce que savait la nuit, Arnaldur Indridason, Métailié