La revue littéraire et artistique

« Personne » de Sam Pink

Je suis assis dans ma chambre et j’écoute le grésil à l’extérieur.
La chambre est gelée.
Je n’ai rien accompli aujourd’hui.
Comme une répétition.
J’ai une carabine à plombs dans la main et je tire au hasard sur le mur.
Les plombs rebondissent faiblement parce que la chambre à air est presque vide.
Et maintenant le réservoir à plombs aussi.
Ceci est ma carrière.
Je suis sensationnel.

Mais qui est donc ce loser dont la vie se résume à prendre le métro pour des promenades sans but, acheter des glaces à quatre heures du matin, regarder des publicités, imaginer ce qu’il ferait s’il gagnait au loto ?

Nous savons seulement qu’il vit à Chicago, qu’il entretient une vague histoire avec sa voisine du dessous et partage son appartement avec un colocataire aussi marginal que lui. Les deux jeunes gens semblent en effet cultiver le même rapport au réel ultra-frontal, qui pourrait paradoxalement être celui d’une conscience assommée par la prise massive d’antidépresseurs, comme celui d’un esprit sans défense vis-à-vis du monde qui l’entoure.

Sans surprise l’auteur utilise une écriture blanche pour restituer ce flot de sentiments et de pensées fantaisistes, qui ne laisse transparaître aucune hiérarchie de sens. En effet, le texte reproduit, en 35 chapitres, un flux de conscience dans lequel les phrases se suivent sans réelle logique :

Mon colocataire et moi on est sur la petite terrasse attenante, deux étages au-dessus  de la rue, et on regarde de l’autre côté du parking.
Il fait froid.
Je porte juste un tee-shirt.
Il fume une cigarette et je me gratte les coudes.
On vient de voir une femme gifler son fils pendant qu’ils traversaient le parking.
C’était éblouissant.
Comme une répétition.
Je regarde mon colocataire.
« Hé, je peux t’emprunter ta voiture », je dis. 

Étonnante expérience de lecture que nous propose Premier degré en publiant Sam Pink, figure majeure de l’alt-lit (ou alternative literature), courant encore méconnu en France qui met à l’honneur la « nouvelle sincérité ». Refusant l’ironie, les petits malins, leur millième degré et l’ultra-conscience de leur coolitude, ces écrivains – regroupés, pour le dire vite, autour de Jonathan Safran Foer – utilisent des discours et techniques étiquetés 2.0 pour figurer un nouveau rapport au monde, authentique et naïf, qui ne recule pas devant le pathos ou le ridicule.

C’est ainsi entre le malaise, le rire et la surprise que nous naviguons au fil des 122 pages de ce court roman qui, en refusant toute ambition stylistique et toute réflexion sur son sujet et/ou l’objet littéraire, produit à rebours une fascinante esthétique.

Première publication de Premier degré (!), Personne de Sam Pink et son « héros » inaugurent donc à merveille la ligne éditoriale de cette jeune maison qui promet d’autres publications aux « formats uniques, langues atypiques et thématiques vénères » !

Personne, Sam Pink, éditions Premier degré, 2018