La revue littéraire et artistique

Logiquimperturbabledufou au Théâtre du Rond-Point

De l’humanité crue de Depardon à la magie du cirque, de la vision acérée de Tchekhov à la douce folie de Zouc, c’est un drôle de spectacle qui se joue actuellement au Théâtre du Rond-Point.

S’emparant de la thématique douloureuse de la folie, Zabou Breitman parvient à en renouveler le traitement à travers une succession de saynètes qui nous entraînent à l’intérieur d’un hôpital psychiatrique où se côtoient détresse des soignants, douleur des soignés, confrontations, solidarité et liens fraternels. Dès le départ les mots de Tchekhov donnent le ton : « Du moment qu’il existe des prisons et des asiles, il faut qu’il y ait quelqu’un dedans. Si c’est pas vous, c’est moi ; si c’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre. »

Qui est fou et qui ne l’est pas ? Est-ce plus fou de vouloir garder son pantalon pour aller fumer que de gaver un patient de médicaments pour qu’il arrête de « gueuler comme un putois » ?

En abordant l’éternel paradoxe de la folie des sages et de la sagesse des fous, Zabou Breitman n’impose aucune opinion, mais laisse au contraire se déployer une grande liberté sur le plateau, véritable terrain de jeu des quatre merveilleux comédiens. Antonin Chalon, Camille Constantin, Rémy Laquittant et Marie Petiot semblent en effet, à l’instar des personnages, prendre un peu plus leur envol à chaque pas de danse, chant ou figure que, tels des acrobates, ils créent sans cesse.

La mise en scène déplace en outre constamment les frontières – de temps, de genre et de lieux – pour nous faire, au gré de sa fantaisie, basculer d’un monde à l’autre. Passe-murailles, nous franchissons des portes fermées à double tour, nous traversons tous les territoires, projetés du centre de la scène aux coulisses, de la chambre des malades aux couloirs où ont lieu les rondes de nuit. Au fil des scènes les perspectives se déplacent, dévoilant l’envers du décor mais aussi l’intimité des fous et des médecins, tous fragiles, beaux et complexes.

Nourri de comptes-rendus de médecins de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, le spectacle a la force du regard qu’a pu poser Depardon sur les institutions psychiatriques, mâtiné de la poésie toute personnelle de la comédienne Zouc, dont le souhait sera ici exaucé : « J’aimerais tellement faire un spectacle, qu’il y ait plein de fleurs sur un plateau, toutes les couleurs, de belles fleurs comme ça, des champs […] qu’il y ait pas d’acteurs, que les acteurs soient les fleurs… »

Les frontières se font en effet étanches entre le dedans et le dehors, rendant possibles toutes les fantaisies, toutes les visions. Que les fleurs pleuvent sur le plateau, que les comédiens se métamorphosent en lapins roses, qu’infirmiers et malades dansent le mambo, rien ne nous surprend plus dans cette Logiquimperturbabledufou, qui nous apprend que de la folie à l’onirisme il n’y a qu’un pas.

Logiquimperturbabledufou au Théâtre du Rond-Point, textes, adaptation et mise en scène : Zabou Breitman, jusqu’au 2 juin 2019.