La revue littéraire et artistique

Les sirènes du Kampuchéa, Philippe Vinard

Voici le témoignage exceptionnel que propose Philippe Vinard, l’un des cinq humanitaires français autorisés à résider au Kampuchéa entre 1985 et 1987.

Le régime des Khmers rouges est renversé par le Vietnam en 1979, le Cambodge est alors renommé « République populaire du Kampuchéa ». Si officiellement le gouvernement Khmer est terrassé, un représentant Khmer rouge continue de siéger à l’ONU et le nom de « Kampuchéa démocratique », donné au Cambodge par les Khmers rouges, est encore revendiqué jusqu’en 1991 dans les zones qu’ils contrôlent.
Le nouveau régime établi par le Vietnam n’est pas reconnu par la plupart des pays occidentaux car il n’est pas moins despotique que celui de ses prédécesseurs — il faut dire que le gouvernement mis en place par les Vietnamiens est majoritairement composé d’anciens Khmers rouges « repentis »… Vous l’avez compris, nous marchons sur la tête.

Les sirènes du Kampuchéa met en scène des individus réels ou inspirés de personnages que le narrateur rencontre durant son séjour de deux ans au Cambodge. Ce texte est un témoignage essentiel puisque dans les années quatre-vingt les Cambodgiens vivent en autarcie ; une toute petite minorité envoie subrepticement des lettres à l’étranger et ce, grâce à la complicité des humanitaires autorisés à entrer et à sortir librement du pays.
Le journal de bord de Philippe Vinard relate donc la déréliction d’un peuple à la fois traumatisé par les crimes et les génocides de Pol Pot et par la nouvelle oligarchie vietnamienne qui s’avère incapable de prendre en main le pays. La bureaucratie du nouveau régime est absurde et incompétente, la corruption règne, et les fonctionnaires, pour survivre avec leurs maigres salaires, jouent souvent un double jeu, voire multiplient les manigances.

Que dire du style de Philippe Vinard ? Pour donner plus de force à son récit, l’auteur n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie dénonciatrice. Vous apprendrez que porter des lunettes peut être considéré par les autorités, procédurières et suspicieuses à outrance, comme un acte de rébellion :

Monsieur Heng avait également une passion pour les lunettes. Elles étaient très à la mode au Kampuchéa qui n’en fabriquait plus, malgré les grands besoins durant ces années sombres. D’ailleurs, certains les portaient moins pour voir clair que par réaction contre les Khmers rouges. Le port des lunettes était pour eux un crime, puisqu’il trahissait l’intellectuel […]. Un jour, un visiteur de passage m’apporta une énorme caisse de lunettes usagées offertes par une œuvre charitable. L’absence presque totale d’opticiens dans tout un pays était en effet un réel problème. Mais ce beau cadeau fut malgré tout bloqué au ministère des Affaires étrangères. Monsieur Heng eut le privilège de se plonger dans la fameuse caisse. Il faillit y perdre sa légendaire impassibilité. Pour son plus grand bonheur, il passa une heure à essayer des lorgnons rococo et des binocles pointus ayant appartenu à des dames du XVIe arrondissement de Paris.

Vous serez surpris (ou non ?) de deviner qu’un pseudo archevêque se montre un peu tactile avec les jeunes Cambodgiens qu’il est censé aider financièrement :

Par ailleurs, je le soupçonnais avec ses sous-entendus libidineux de profiter autrement du privilège de recevoir des jeunes Cambodgiens en toute intimité. Heureusement, la plupart de ceux que lui envoyait le Ministère étaient vieux et malades.

Vous serez consterné d’apprendre qu’un humanitaire, dont la mission principale est de mettre en place des plans d’intervention sanitaire hait les enfants :

La cinquantaine, très professionnel, Sven avait fort bonne réputation, malgré une faiblesse bien cachée : il n’aimait pas les enfants. Il en avait même peur et devait consacrer beaucoup d’efforts à le dissimuler. Il n’est heureusement pas nécessaire d’être père de famille nombreuse pour lancer des programmes de puériculture. Sven était capable de mettre en œuvre des plans pour nourrir des milliers de petits malnutris mais il paniquait dès qu’il fallait prendre dans ses bras un bébé témoin et lui donner le premier vaccin. Malgré ce handicap, il avait su imposer une autorité très paternelle à son équipe et jusqu’à la plupart des hôtes du Samaki.

Enfin, vous trouverez probablement amusant le fait que la femme d’un notable local se figure qu’en France les gens vivent encore comme les Misérables de Victor Hugo :

Avec l’âge, Madame l’Épouse finissait par mélanger un peu la France actuelle avec les descriptions qu’en faisaient les romans du XIXe siècle. Elle imaginait le métro peuplé de Cosettes en train de mendier et pensait qu’en France, on risquait encore le bagne si on volait un pain.

Mais que l’on ne s’y méprenne pas, si le récit est truffé d’anecdotes drolatiques et scurriles, il n’en demeure pas moins foncièrement pathétique ; en effet, les gens sont bernés par le nouveau régime, séquestrés dans leur propre pays et l’aide que peuvent apporter les quelques humanitaires présents sur place semble bien dérisoire, d’autant plus que les relations entre occidentaux et Cambodgiens sont découragées car considérées comme décadentes.

Ce texte passionnant rend hommage au peuple cambodgien qui, loin de se laisser abattre par l’occupation vietnamienne et les aberrations du régime communiste moribond, par la violence des gouvernants, continue de vivre, de rire, de chanter. L’odieux menticide n’aura pas eu de prise sur les populations. Les fêtes privées fleurissent dans l’ombre, les mariages traditionnels sont encore célébrés, les cultes voués aux idoles bouddhiques sont rendus, en somme, la vie continue.
Récit précieux d’événements presque oubliés en France, Les Sirènes du Kampuchéa est un ouvrage que nous devrions lire si nous ne voulons pas qu’inlassablement l’Histoire se répète et que le serpent se morde la queue.

Les sirènes du Kampuchéa, Philippe Vinard, Éditions Yovanna, mai 2019.