La revue littéraire et artistique

« Déshonorée », Compagnie Diorama, au Théâtre de l’Opprimé

© Luna Muratti

Pasqualina (Emmanuelle Ramu) raconte sa jeunesse dans la Calabre des années soixante, la Calabre rurale et machiste, la Calabre menaçante, pesante et sublime à en mourir. La Calabre où les matrones toutes de noir vêtues traînent leurs corps débiles, leurs silhouettes tantôt décharnées, tantôt massives, leurs chapelets, et leurs souvenirs, leurs pauvres secrets enfouis. Dans l’Italie du Sud des années soixante, il n’y pas école pour les jeunes filles, pas de belles chaussures, pas de fariboles, c’est plutôt les moutons, la misère, la déréliction, les longues journées d’été à se morfondre à la terrasse, en attendant un hypothétique prince charmant, celui qui voudra bien les épouser pour qu’elles ne finissent pas vieilles filles. Seulement, beaucoup de jeunes hommes sont morts durant la Seconde guerre mondiale, les villages sont décimés, vides d’hommes, et le désespoir est abominable, la peur de finir seule « comme un chien » ronge les âmes. Il y a aussi le protocole qui demande à ce que cela soit d’abord la fille aînée qui se marie, puis la seconde, et ainsi de suite…

C’est la marotte de Pasqualina : avoir la bague au doigt et les boucles d’oreilles d’or, attributs de la femme mariée, seuls garants de son honneur, éléments lui conférant la grâce de pouvoir circuler librement dans la rue, sans baisser les yeux, sans peur de croiser le regard des hommes et d’être traitée de « putain » — car une jeune fille non mariée qui attire les regards virils cherche à les susciter, c’est ce que l’on pense à l’époque. Se marier, permet de s’affranchir du pouvoir paternel et fraternel et d’être respectée par la communauté. Une jeune femme de 20 ans qui n’est toujours par mariée se couvre de ridicule, les entremetteuses cruelles et aigries se donnent coups de coudes et œillades quand tombent dans leur giron moribond les jeunes délaissées, condamnées à rester chez leurs parents pour qui elles deviennent une charge pour l’éternité, puisqu’une femme ne travaille pas et ne vit pas seule.

Pascqualina, issue d’une famille pauvre, dont le père omnipotent bat les enfants, est illettrée, elle conduit les bêtes au pâturage et obéit en tout à ses parents. Elle ne sait pas si elle est laide ou belle, elle ne sait rien car elle n’est pas habituée à penser à elle, elle n’a pas le temps de penser, du reste. La mise en scène de Luna Muratti rend compte de ce dénuement moral,  le plateau est quasiment vide, sur scène se trouvent deux personnages, Pasqualina, maintenant âgée qui raconte son passé, ainsi qu’un homme que l’on devine être son fils (incarné par Alexis Gilot) et qui écrit les mémoires de sa mère analphabète. La mise en scène est idéale puisque seul le verbe prévaut : c’est dire qui compte, savoir dire. Le drame qui s’est joué dans les années soixante en Calabre est si terrible qu’il n’y a nul besoin de créer une mise en scène exubérante, les mots sont en effet suffisamment forts, la douleur prégnante, le cri du corps et le sang du cœur explosent. Lorsque la jeune calabraise tombe enceinte et que le frère l’immole par le feu, la pudeur s’impose, le public se tait, la scène se fige, tout s’immobilise. Le choc du spectateur témoin de ce crime d’honneur habille la scène.
Je salue le jeu de la comédienne Emmanuelle Ramu qui incarne notre Pasqualina, personnage émouvant, drôle et pathétique tour à tour. L’actrice parvient à incarner à la fois la jeune femme naïve de 18 ans, celle qui se fait séduire et abandonner par un jeune butor, puis la femme mature vêtue du traditionnel et austère fichu noir de deuil, qui revient sur sa jeunesse avec les mots d’une paysanne. Le monologue est réparti en trois voix, celles de Pasqualina et de son fils et une voix off.
L’histoire se déroule simultanément dans plusieurs espaces-temps : dans une chambre en Italie, dans une autre pièce où le jeune homme écrit l’histoire de sa mère — ce jeu de vases communicants est intelligemment orchestré. Ensuite, les deux espaces-temps se fondent lorsque les protagonistes de ce drame funeste rejouent les scènes de cette histoire inscrite dans la grande Histoire. La vidéo interfère de temps à autre, on contemple des paysages d’Italie et on entend une voix féminine, celle de Pasqualina, l’ensemble est sobre mais efficace, car confère une atmosphère onirique.

Le texte originel est bien écrit, la mise en scène est également réussie dans la mesure où elle rend compte de la puissance évocatrice du récit. Déshonorée, alerte une fois de plus sur les violences faites aux femmes, on ne peut pas s’empêcher évidemment de déplorer que le sexisme dans l’Italie très catholique des années soixante resurgisse plus que jamais au sein de pays musulmans voisins.
Cette pièce doit être vue par les plus jeunes pour qu’ils comprennent que le chemin vers l’égalité est encore semé d’embûches, que la banalisation du mal est terrifiante et que l’obscurantisme fait encore loi partout ; en témoignent l’assassinat récent de la journaliste afghane Mina Mangal et le vote par le Sénat de l’État d’Alabama d’une loi prévoyant des peines de prison pour les médecins pratiquant l’IVG, sans exception en cas de viol ou d’inceste. On voit bien que les intégristes sont tenaces, puissants : seul l’Art, et cela passe par le théâtre, peut aider à éveiller les consciences endormies.

Déshonorée, une pièce écrite par Saverio La Ruina et mise en scène par Luna Muratti et sa compagnie Diaroma, se joue au Théâtre de l’Opprimé jusqu’au 19 mai 2019.