La revue littéraire et artistique

Meurs, monstre, meurs – Alejandro Fadel

Comme le dit Alejandro Fadel, Meurs, monstre, meurs est « un film qui demande des spectateurs attentifs ». On ne le sait que trop, le film de genre mêlé à la lenteur contemplative n’ont jamais fait bon ménage en termes d’audiences et surtout de critiques, brouillant les pistes avec une audace irritante et frustrant jusqu’au bout des spectateurs venus chercher dans l’obscurité leur shoot de pulsion scopique. Le discret réalisateur argentin de 38 ans, déjà présent à Cannes en 2012 avec le décapant Los Salvajes, a présenté l’année passée sur la croisette dans la section « Un certain regard » une œuvre puissante et toxique, ébouriffant le cinéma horrifique d’un soupçon d’imagination et d’une grosse cuillère à soupe de culot.

Natif de Mendoza, ville de l’ouest du pays nichée au pied de la cordillère des Andes, Alejandro Fadel situe le récit de son second long-métrage dans sa région natale. Dans les limites d’un territoire reculé aux habitants rustres et bourrus, des corps féminins décapités sont retrouvés dans la nature. La police rurale mène son enquête et se retrouve vite confrontée à des découvertes étranges, proches du paranormal et d’une sauvagerie inhumaine (à prendre ici littéralement). L’ouverture du film annonce sans équivoque une horreur remplie d’hémoglobine en plan rapproché, donnant le ton et déjà un tout premier défi : regarder sans détourner les yeux ce cou pâle de femme se déchirer lentement, laissant échapper d’une fente longue comme un coutelas des coulées de sang sombre.

Si Meurs, monstre, meurs flirte souvent avec le gore et le dégoût pur, il dépasse heureusement les visions décharnées et tapageuses de celles et ceux qu’il met en scène dans ce qu’il propose concrètement. Le discours et l’esthétique s’allient dans une dialectique cinématographique bien rodée et délivrent une mystique hallucinée et viscérale ; le film de genre devient alors un moyen et non plus une fin en soi, boussole ardente guidant vers une représentation libre et profondément personnelle, voire intime, de l’inconnu(e) qui nous entoure et de l’humanité protéiforme qui coule dangereusement dans nos veines.

Alejandro Fadel signe avec ses trois M une trinité vicieuse et ambiguë, alternant entre désir masculin, peurs irrationnelles et une sexualité refoulée, monstrueuse et sauvage, qui apparaît dans le dernier quart d’heure du film personnifiée à travers un monstre presque risible et terriblement seul que l’on aurait aimé, paradoxalement, ne pas apercevoir. Dans ses meilleurs moments (jamais des fumigènes n’ont été aussi bien exploités visuellement dans la nuit noire argentine), le film fait penser au formidable et végétal The Strangers de Na Hong-jin et à ses cadrages géométriques, son rythme hypnotique ou la méfiance permanente de ses protagonistes. Phobophobie ? Passez votre chemin.

Meurs, monstre, meurs – Alejandro FADEL – 1h46 – argentin, français