La revue littéraire et artistique

La planète des arborescences, Éva Jospin

EVA JOSPIN
Nymphées, 2019
carton, papier coloré, laiton, bois, plâtre
330 x 180 x 160 cm
Crédit photo : Benoît Fougeirol
Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

On se souvient sans aucun doute de l’œuvre monumentale circulaire d’Éva Jospin dans la cour carrée du Louvre en 2016, après une première carte blanche aux Gobelins (2013), suivie d’expositions au Palais de Tokyo et à la galerie Suzanne Tarasieve. Bien du chemin a été parcouru depuis, par l’artiste qui a besoin dit-elle « d’échappées liées à l’imaginaire » et qui se demande encore aujourd’hui les raisons de sa présence aux Beaux-Arts dans l’atelier de peinture alors qu’elle ne pensait qu’architecture et sculpture. Une formation rigoureuse classique, issue de la peinture italienne qui reprend la perspective et qui, rétrospectivement, pourrait apparaître comme sédiment, en quelque sorte.

L’art est la voix de l’enfance, si l’on considère que la créatrice est confrontée à une sollicitation insistante (interne) qui lui parle. Cette incitation naît plutôt du dialogue entre un sujet qui dispose d’un savoir formel, d’outils et de capacités d’expression et cette source qui lui fait face.

« L’artiste est divisé en lui-même, scindé entre la compétence consciente et l’ivresse d’une force déchaînée. » (Christoph Menke d’après Nietzsche)

Comme à l’écoute d’un conte naturaliste, elle nous invite à partager le bonheur ludique de la fréquentation des forêts. Son lien avec l’ornement végétal et ses représentations sont ses racines.

Source vivifiante de réflexion et de liberté récréatives, elle tronçonne du carton puis se transforme en gardienne éclairée de forêts. Elle la parcourt, à travers l’histoire de l’Art, en égrainant ici et là de nouveaux éléments, comme la couleur même discrète, et quelques représentations de théâtres antiques, temples, ruines et colonnes aux chapiteaux corinthiens, sans feuilles d’acanthes. Sur la colline, haut perché, un édifice trône par ses colonnes ni doriques, ni complètement de style ionique, sans cariatides non plus. Serait-ce un monde englouti qui resurgirait ayant perdu une partie de lui-même ?

À la Renaissance, artistes, intellectuels et savants voyageaient à Rome pour admirer les bâtiments antiques et en faire des relevés précis. L’artiste s’y rend fréquemment, en rapporte une grammaire inédite. Elle y parle d’harmonie et aussi de contrastes. Aux représentations de théâtres à l’antique, des grottes en forme de cloche à l’échelle de maquette, elle y insère un belvédère, surmonté d’un monument aux fils dorés et sème des petits cailloux blancs dans des passages étroits et sombres. Selon la théorie des graphes, une collection d’éléments mis en relation entre eux géométriquement sont représentés par des sommets (points) reliés par des axes de courbes (arêtes) et trouvent des applications dans la modélisation des réseaux. Cela correspondrait à la face visible de celle immergée de l’iceberg. Suivant des rhizomes, le promeneur déambule entre les dénivelés et les palimpsestes des interventions de l’artiste, dans les interstices des strates de feuilles collées finement. À l’intérieur de ces minces espaces, l’imagination ne cesse de tisser et dénouer ces motifs. Dans leur sillage, des théâtres d’ombre semblent se dévoiler et l’on pourrait ressentir les sensations enfouies des spectacles partagés en Italie ou en Grèce, par une assemblée de spectateurs.

Une sorte de ziggourat se dresse haut perchée sur un promontoire sur une autre pièce, en carton. Rappellerait-elle la naissance du mythe de la tour de Babel, symbole de la volonté des hommes d’égaler les dieux… ou de se dépasser eux-mêmes ?

De nouvelles œuvres sont présentées jusqu’à fin juillet à Paris, qui explorent de nouveaux matériaux comme le bronze, pièce dense, sombre, vibrante et les dessins sur papier à l’encre. Depuis la grotte pérenne en ciment, ancrée au domaine de Chaumont, Éva Jospin s’émancipe par l’exploration de la forme et l’utilisation de d’autres supports.

Être interpellé par une œuvre, faire une rencontre esthétique telle la forme privilégiée, institutionnalisée et ritualisée, rencontrer la beauté serait l’expression d’une possible relation résonnante au monde, la possibilité d’un monde d’être au monde où sujet et monde se répondent l’un à l’autre. C’est bien ce dont il s’agit ici.

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ÉVA JOSPIN Nymphées, 2019 carton, papier coloré, laiton, bois, plâtre 330 x 180 x 160 cm Crédit photo : Benoît Fougeirol Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

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ÉVA JOSPIN Panorama, 2019 bois et carton / 4 éléments 89 x 630 x 28 cm Crédit photo : Benoît Fougeirol Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

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ÉVA JOSPIN Capriccio, 2019 carton, papier coloré, laiton, bois, plâtre 225 x 95 x 95 cm Crédit photo : Benoît Fougeirol Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

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ÉVA JOSPIN Fôret noire, 2019 bronze patiné 78 x 58,5 x 14 cm Crédit photo : Benoît Fougeirol Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

Éva Jospin, galerie Suzanne Tarasieve jusqu’au 26 juillet 2019.